J'aurais du venir ici bien plus tôt. Ou prendre des notes ce soir-là. Avoir un dictaphone comme les grands reporters pour garder l'émotion intacte. J'ai tout de même eu le réflexe de prendre quelques photos mais ça n'est pas Paris Match. Ce n'est plus un scoop, ce n'est pas de l'info à chaud. Je ferais une très mauvaise journaliste, mais pour mettre bas je suis assez douée.Laurent était sceptique lorsque nous sommes partis pour la maternité: "Tu es sûre de ton coup?" Diego lui, avait flairé que cette fois c'était du sérieux et s'est jeté dans les bras de sa tante en lui demandant "une surprise". Parce qu'une surprise de Tata c'est comme un shoot, ca fait tout oublier. Il était minuit et demi. Je lui en réservais une bonne de surprise. C'était même une surprise pour moi, comme un cadeau que je me serais fait à l'aveugle. Ce soir-là c'était comme si j'avais acheté un truc 2 millions d'euros sur Internet, sans savoir ce que c'était et que je réceptionnais le colis.
Et ce soir là justement, chaque minute avait la saveur des grands soirs. L'odeur du parking, la lumière des lampadaires, ces rues arpentées des centaines de miliers de fois à 6 ans, à 15 ans, à 20 ans, à pieds, en voiture et même avec la poussette de mon ainé, passer devant mon collège, mon lycée, la salle de boxe... On dit parfois qu'avant de mourir on revoit sa vie en accéléré, avant de donner la vie aussi. Pour une nuit seulement tout était neuf, tout était beau, surtout mon mari.
Au seuil de la maternité il y avait les pompiers. Ils amenaient une femme enceinte relativement jeune et bien grosse dans un fauteuil roulant. J'étais fière de marcher alors que moi aussi j'allais accoucher. La présence des pompiers rendait l'instant un peu plus solennel, un peu plus grave et un peu plus excitant à la fois. Nous sommes entrés en même temps: les pompiers, la grosse, Laurent et moi. Les sages-femmes savent bien faire retomber la magie. Elles ont dit sur un ton de maîtresse d'école: "une femme enceinte doit marcher, surtout si elle est sur le point d'accoucher". J'avais marqué des points (il faut fayoter avec les sages-femmes). La pauvre fille attendait des jumeaux. Même quand deux personnes s'appretent à sortir par ton petit trou il faut marcher. Les fauteuils c'est pour les infirmes et ca fait 9 mois qu'on nous rappelle que malgré tout ce qu'on supporte "La grossesse n'est pas une maladie". Les sage-femmes de garde nous ont ensuite choisies. "Tu t'occupes de qui?" a demandé Christine à Babette. Sous-entendu "Tu prends la chochotte à deux foetus ou la blondasse en jellaba et son chauve de mari?" (oui, je portais une jellaba sous un sweat adidas) Babette nous a évalués d'un coup d'oeil et nous a désignés. Pourtant nous n'avions pas des têtes de vainqueurs, mais Babette aime les outsiders.
Francine est une copine de la boxe, aide-soignante à la maternité. Elle était de garde cette nuit et allait s'occuper de nous si... Car nous attendions le verdict, LA phrase que doit prononcer la sage-femme, le sésame pour mettre bas, les 3 mots magiques. Babette a dit "on vous garde". L'aventure commencait. C'était comme tourner un western spaguetti sans avoir lu le scénar. La seule chose qu'on savait c'était qu'il y aurait de la sueur, du sang et des larmes. Je pouvais compter sur mon team: Babette, Francine et Lolo (des outsiders, des vrais!).
J'avais donc mon "permis d'accoucher". Des jours et des nuits à attendre cette autorisation (malgré les 15 jours d'avance). J'avais prévenu "j'accoucherai jeudi". On était vendredi. Non, en fait on était samedi. En fait on était tous les jours de notre vie. Les heures n'avaient plus d'importance. C'était à la fois l'aube et le crépuscule, la vie et la mort, le début et la fin, le vide et le plein. J'avais mon maudit permis, j'ai foncé sur l'autoroute de ce qu'on appelle le "travail". Je suis devenu un forçat des contractions. Pompeusement on peut appeler ça une "gestion active de la douleur". En vrai tu en chies grave mais tu laisses rien paraitre par orgueil. L'orgueil c'est bien, ça te fait tenir avant d'avoir la péridurale. En plus Dieu nous a promi qu'on enfanterait dans la douleur, faut en avoir pour son argent.
Laurent avait aussi ses problèmes. La grippe familiaile que "nous lui avions transmise" l'avait épuisé. Et puis son nez coulait et à 2 heures du matin il est fatigué, même s'il s'était reposé une demi douzaine d'heures dans la journée. Mais je n'avais pas vraiment besoin de lui à ce moment-là, surtout que nous étions dans le même état: moi à gérer les contractions, lui à chercher un mouchoir.
Babette est une jeune femme blonde et plutôt jolie qui, comme moi a un prénom d'ancienne. Elle était étrange. A la fois dynamique et coincée, difficile à dérider et qui m'appelait par mon nom d'épouse. D'entrée de jeu je l'ai prévenue que si elle continuait à m'appeler comme ma belle-mère, je ne pourrais pas pousser. Je lui ai donc proposé d'utiliser au choix mon nom de jeune fille ou mon prénom. Parce que nous avons le même âge et malgré qu'elle n'ait pas l'habitude, elle a opté joyeusement pour mon prénom, le même que sa soeur avec qui elle ne s'entend pas a t-elle précisé (ça promettait). A propos de prénom, elle nous a demandé celui du bébé pour sa fiche et nous avons dit que, pour le moment il n'en avait pas. Il avait déjà quelquepart des chaussettes, des moufles, un manteau pour les promenades, une coque pour la voiture, un coussin chauffant en cas de colliques, une peau d'agneau pour éliminer les toxines en dormant, 3 totottes si besoin, des biberons sans bisphénol A pour son sevrage prévu dans 5 mois, mais de prénom pas encore. Nous n'avions pas fini de le tricotter.
Babette a pris note que Bébé X serait allaité. Puis, comme elle est sûrement un peu vicieuse elle m'a lancé mine de rien un défi.
- Tel que c'est parti et vu comme vous gérez bien les contractions, si vous le souhaitez on évite la péridurale, je perce la poche des eaux et en moins d'une heure vous avez accouché.
Je me suis rappelé que pour Diego j'avais perdu les eaux au réveil et que les contractions étaient monstrueuses. On dit qu'on gère et puis au bout de deux heures d'attroce souffrance il faut atteindre le nirvana de la douleur avec l'effort de l'expulsion et on est sans force, on veut mourir. J'ai hésité (à cause de l'orgueil) mais j'ai décliné l'offre déraisonnable.
Décision fut donc prise de profiter du passage de l'anesthésiste pour la péridurale. J'ai préféré envoyer Laurent se reposer et qu'on viendrait le chercher pour l'assaut final, le débarquement, le D Day (oui, Laurent est un homme d'action qui n'est pas fait pour les préparatifs, une sorte de Rambo qui aurait besoin de beaucoup de sommeil).
S'en s'ont suivi 2 heures de gestion active de la douleur (cf traduction plus haut).
Dans la salle à coté de la mienne une femme gémissait depuis plusieurs heures. Babette a précisé "depuis 21 heures c'est comme ça, elle est accompagnée de sa mère qui veut tout arbitrer, quand elle aura sa péridurale on sera plus tranquilles". Sympa Babette. Un homme habillé de vert, très laid avec une attitude d'attardé mental est entré en marmonant. Je ne voulais pas croire ce qu'il venait de dire: "Je suis le médecin anesthésiste". Ca devait être un joke. Ca n'était pas possible. Même s'il avait dit "Est-ce que vous avez uriné? Je viens juste pour vider les haricots?" je ne l'aurais pas cru. Le seul truc que je trouvais plausible soit qu'il ait dit: "Je suis un malade mental, un psychopathe qui se fait passer pour un anesthésiste mais qui tue les femmes qui sont en salle de travail sans leur mari". Malheureusement, c'était bien l'anesthésiste, le type censé atténuer ma douleur, mon recours, celui que j'avais réclamé. Il m'a dit "je m'occupe de la dame d'à côté et ensuite ce sera votre tour". La pause de la péridurale de ma voisine gémissante a été cauchemardesque. Elle pleurait. La sage-femme et Dr Gogol la réprimandaient avec un ton menacant. Ils m'ont rejoint au bout de 30 minutes. la voisine gémissait encore plus. Moi j'étais la courageuse. C'était comme ça, y'avait forcément des dégats collatéraux. On pouvait pas toutes s'en sortir. Fallait que je continue et que j'aille de l'avant malgré la chute de mes camarades. Babette a dit à Dr Gogol: "Avec elle ça ne sera pas pareil: elle est très courageuse, me sourit entre deux contractions, elle fait du super travail". Dr Gogol a dit "j'espère parce qu'à côté ça relève de la psychiatrie". Cet homme allait me perforer avec une aiguille de 25 cm. Je me suis souvenue que j'avais signé un document sans le lire. Le titre c'était "Les dangers de l'anesthésie péridurale". C'était foutu. En plus on avait dit que j'étais courageuse. Babette était dans mon team entre nous c'était à la vie à la mort. Je pouvais pas la décevoir. C'était le D-Day. Pour Diego, l'anesthésiste m'avait piquée adroitement lors d'un pic de contraction. Je n'avais rien senti tellement la douleur était forte. Mais là mes sens étaient en éveil. C'est pas bon d'être en éveil lorsque Dr Gogol est dans la salle et a fortiori lorsqu'il va vous piquer. J'avais l'impression d'être un mille-feuilles. L'aiguille avancait dans des couches diverses de mon corps en faisant un bruit terrifiant "scroutch, scroutch". J'avais mal. J'avais mal parce que j'avais peur. Dr Gogol a retiré son dard.
- Oh zut il y a du sang...
- Comment ça?
- Bah ca saigne un peu quoi. Si ça saigne en continue faudra que je repique.
- Non, c'est pas possible?!
- Attendez...
- Quoi?
- Bah non c'est bon je crois.
- Vous croyez ou vous êtes sûr?
- Je crois.
- Mais là vous avez piqué au bon endroit?
- Oh vous savez on pique mais on sait pas vraiment ce qu'on traverse.
J'ai voulu que cet homme disparaisse de ma vie. S'il était mort foudroyé sur le coup ça ne m'aurait fait aucune peine. Je lui ai demandé que la dose soit la plus faible possible. Après m'avoir envoyé le liquide pleine tronche il a enfin réussi sa péridurale et est reparti tout fier.
Je suis restée seule. Chaque fois que je regardais l'horloge, une demi-heure était passée.
Le Dr Folamour m'est apparu vers 6h30: on avait habillé Laurent d'une blouse bleue. Sans l'intervention de Francine, il mettait sur son crane chauve la protection pour les chaussures. Il avait croisé Dr Gogol et avait remarqué que sur la photo de son badge l'anesthésiste avait une cigarette à la bouche.
C'était peut être les effets de la péridurale ou ceux de l'hormone des contractions mais j'étais vraiment très amoureuse. J'avais envie de parler mais après 10 minutes de bavardages, Laurent a eu un coup de barre. C'était normal car c'est un homme d'action. Lorsque Babette a percé la poche des eaux il y en a vite eu. Plus la péridurale d'estompait, plus les contractions étaient fortes. Et puis Babette est revenue avec une sonde urinaire. Je ne sais pas pour quelle raison j'ai en horreur les sondes urinaires, on ne m'en avait jamais posé jusqu'alors mais c'était comme une mini phobie. Mon cerveau refusait mais ma vessie disait "oui oui!". Alors j'ai écouté ma vessie. Quelle agréable sensation! Des mois à aller aux toilettes toutes les 15 puis 10 puis 5 puis 2 minutes et là on me vidait d'un seul coup d'un seul 9 mois de pipi! Depuis j'adore les sondes urinaires. Pendant que je pensais à ma vessie tout le monde s'activait autour de moi et je n'avais rien remarqué. Francine était là avec une blouse et avait préparé plein de draps en papier sous mes fesses. Babette était super équipée, elle avait même des lunettes comme celles qu'on met quand on va forcer le coffre d'une banque. Elle se préparait à quelque chose d'explosif. Il allait y avoir du grabuge. On y était. J'avais rien vu venir mais je sentais à nouveau. J'étais interrogative. Babette m'a comprise sans que je dise un mot, juste à mon regard. La péridurale ne faisait plus effet. Elle m'a dit sans méchanceté: "Vous vouliez des sensations, vous n'allez pas être déçue!"
Je cherchais à m'accrocher à quelque chose, je cherchais mon amour. Il était à mes côtés mais je ne savais même plus où. Lui il était doux, il chasserait ma douleur. Je l'entendais mais je ne le comprenais plus, je savais sa présence mais je ne le voyais plus. J'étais en dehors de moi, en dehors de la pièce. Est-ce qu'il me parlait? Est-ce qu'il me tenait la main? Celui que je moque tous les jours, le chauve qui met une charlotte. Celui sans qui je dis pouvoir tout faire mais sans qui je ne suis rien. J'étais Jeanne d'Arc et il était ma foi. Il fallait que j'y aille pour lui, inévitablement. Pour qu'il soit heureux, pour qu'il soit fier, pour que son fils soit beau. D'ailleurs nous avions voulu ça. Nous étions venus jusque là pour ça.
Il fallait donc pousser. J'avais tout oublié des cours de préparation (deux jours avant). De toute façon j'avais tout oublié sur tout, la langue que je parlais, ma date de naissance, s'il faisait froid ou chaud en hiver... "On y va, poussez!" Ah ça c'était Babette avec ses lunettes. J'ai commencé à pousser timidement, parce que j'avais la trouille. "AAhhhh non là ca ne va pas". J'étais grillée. Je me suis rappelé d'un truc. Bloquer la respiration et pousser un max. Babette était contente. Je n'avais plus d'air. Mais quelque chose avait avancé dans mes entrailles. "Faites une pause si vous n'avez plus d'air et on repart". Oui! Une "pause" ca sonnait bien. Une pause comme une pause café? Une pause comme la touche || du magnéto, pour reprendre mes esprits. La pause Kit-Kat. "Oui la pause!" Cette Babette est le diable en personne! Elle ne sait faire que des propositions malhonnêtes, mon corps entier s'est refermé sur une boule de poils dure comme un boulet de canon. Je visualisais mentalement le spectacle qui s'offrait à mon équipe. Ma douleur prenait forme, elle était ronde et immense, vive, atrocement surprenante, incroyable, impossible. C'était une douleur blanche. On avait balancé du gros sel sur mes viscères et on avait mis mon ventre dans un étau. On ne m'avait rien dit. Il aurait fallu me prévenir. C'était pas comme ça avant. Pas comme ça la première fois. Pourquoi j'étais là, pourquoi je faisais ça. J'ai hurlé "Putain, c'est horrible?" Personne n'a répondu à ma question. Impossible que Babette ait déjà accouché elle-même. Elle ne m'aurait jamais proposé d'arreter de pousser. La douleur la plus forte que Laurent pouvait imaginer c'était une collique et Francine n'a pas d'enfant. J'ai ressenti le vent de la solitude souffler. J'ai décidé brusquement que j'allais pouser et ne jamais m'arreter. J'allais faire la distance Terre-Lune en poussant, même sans air. Alors je l'ai fait. Je n'ai pas eu besoin d'aller si loin que la Lune, j'ai même pas atteint Chateauroux parce qu'un soulagement immense est venu de la douleur. Comme un organe tout chaud qui était sorti, avec mes tripes. Mais ce devait être un joli organe parce que Laurent avait l'air content. C'était aussi un assez gros organe, composé de plusieurs organes en fait. Babette me prévenait qu'elle en sortait des morceaux mais j'étais déjà contente et je souffrais sans souffrir car la tête du petit animal était sortie. Tout le reste n'était plus rien. Seuls comptaient la petite boule de poil et le grand Schtroumpf bleu.
Lorsque Babette a mis l'animal sur moi j'ai demandé à ce qu'il reste sur mon ventre, pas sur ma poitrine parce que je voulais qu'il retrouve la texture et les bruits, même si je ne le voyais pas bien. Laurent me le décrivait. Il était sur moi mais c'était comme si lui me prennait dans ses bras, comme s'il m'enveloppait et me réchauffait. Il était immense, il rayonnait comme un soleil.
Après un long moment tous les trois comme nous le souhaitions, dans le calme et l'obscurité, Laurent a accompagné bébé pour la pesée. Je suis restée seule.
Si je devais ne retenir qu'une image pour l'éternité, si mon cerveau devait avoir un fond d'écran pour toujours ce serait cet instantané du père de mes deux fils revenant avec notre bébé dans un lange blanc et le plus beau sourire qu'il ait jamais eu. Ils étaient la pureté, ils étaient le résumé de tout. Cette vision aurait suffit à justifier mon existence. Une seconde, un bref instant, un flash.
Nous avons quitté la salle de travail. Laurent poussait le petit berceau et la sage-femme de garde me poussait... dans un fauteuil roulant! Ca se mérite un tour en poussette. Tout était enchantement. "Tiens il fait jour!" Comment le monde pouvait-il encore tourner?
J'ai mangé sans conteste le meilleur petit déjeuner de ma vie. Un festin de seigneurs.
Nous avions emporté toutes les batailles et gagné la guerre. Nous avions arraché le totem des mains de nos ennemis, bâti le plus vaste des palais, planté notre étandard en terre vierge, conquis tous les pays. Rien ne pouvait plus nous atteindre. Nous étions trois chevaliers. L'un de nous ne faisait que 48 cm.
Je n'ai pas raconté tout cela au bébé sans prénom. Mais par mes caresses, mon souffle sur son front, par mon lait dans sa bouche, par ma sueur sur sa joue je lui ai dit:
"Nous voulions que tu naisses dans la pénombre et tu nous as ébloui. J'étais entravée, j'étais captive de mes mauvais souvenirs, de mes doûtes, de mes craintes. Tu m'as rendue plus libre. Tu as chassé mes fantomes. Je me croyais dure et forte, tu m'as rendue doucement invincible. On a fait la guerre, l'amour et la guerre. La guerre à l'envers, celle qui amène la tendresse et la paix pour toujours."
Le bébé a aujourd'hui un prénom et il est enrhumé. Mon mari fait chambre à part pour dormir et mon ainé adore dire "caca boudin" mais j'y vois clair et mes trois hommes sont mon butin, mon trésor de guerre.






