mardi 17 février 2009

La guerre à l'envers

J'aurais du venir ici bien plus tôt. Ou prendre des notes ce soir-là. Avoir un dictaphone comme les grands reporters pour garder l'émotion intacte. J'ai tout de même eu le réflexe de prendre quelques photos mais ça n'est pas Paris Match. Ce n'est plus un scoop, ce n'est pas de l'info à chaud. Je ferais une très mauvaise journaliste, mais pour mettre bas je suis assez douée.

Laurent était sceptique lorsque nous sommes partis pour la maternité: "Tu es sûre de ton coup?" Diego lui, avait flairé que cette fois c'était du sérieux et s'est jeté dans les bras de sa tante en lui demandant "une surprise". Parce qu'une surprise de Tata c'est comme un shoot, ca fait tout oublier. Il était minuit et demi. Je lui en réservais une bonne de surprise. C'était même une surprise pour moi, comme un cadeau que je me serais fait à l'aveugle. Ce soir-là c'était comme si j'avais acheté un truc 2 millions d'euros sur Internet, sans savoir ce que c'était et que je réceptionnais le colis. 

Et ce soir là justement, chaque minute avait la saveur des grands soirs. L'odeur du parking, la lumière des lampadaires, ces rues arpentées des centaines de miliers de fois à 6 ans, à 15 ans, à 20 ans, à pieds, en voiture et même avec la poussette de mon ainé, passer devant mon collège, mon lycée, la salle de boxe... On dit parfois qu'avant de mourir on revoit sa vie en accéléré, avant de donner la vie aussi. Pour une nuit seulement tout était neuf, tout était beau, surtout mon mari.

Au seuil de la maternité il y avait les pompiers. Ils amenaient une femme enceinte relativement jeune et bien grosse dans un fauteuil roulant. J'étais fière de marcher alors que moi aussi j'allais accoucher. La présence des pompiers rendait l'instant un peu plus solennel, un peu plus grave et un peu plus excitant à la fois. Nous sommes entrés en même temps: les pompiers, la grosse, Laurent et moi. Les sages-femmes savent bien faire retomber la magie. Elles ont dit sur un ton de maîtresse d'école: "une femme enceinte doit marcher, surtout si elle est sur le point d'accoucher". J'avais marqué des points (il faut fayoter avec les sages-femmes). La pauvre fille attendait des jumeaux. Même quand deux personnes s'appretent à sortir par ton petit trou il faut marcher. Les fauteuils c'est pour les infirmes et ca fait 9 mois qu'on nous rappelle que malgré tout ce qu'on supporte "La grossesse n'est pas une maladie". Les sage-femmes de garde nous ont ensuite choisies. "Tu t'occupes de qui?" a demandé Christine à Babette. Sous-entendu "Tu prends la chochotte à deux foetus ou la blondasse en jellaba et son chauve de mari?" (oui, je portais une jellaba sous un sweat adidas) Babette nous a évalués d'un coup d'oeil et nous a désignés. Pourtant nous n'avions pas des têtes de vainqueurs, mais Babette aime les outsiders.

Francine est une copine de la boxe, aide-soignante à la maternité. Elle était de garde cette nuit et allait s'occuper de nous si...  Car nous attendions le verdict, LA phrase que doit prononcer la sage-femme, le sésame pour mettre bas, les 3 mots magiques. Babette a dit "on vous garde". L'aventure commencait. C'était comme tourner un western spaguetti sans avoir lu le scénar. La seule chose qu'on savait c'était qu'il y aurait de la sueur, du sang et des larmes. Je pouvais compter sur mon team: Babette, Francine et Lolo (des outsiders, des vrais!).

J'avais donc mon "permis d'accoucher". Des jours et des nuits à attendre cette autorisation (malgré les 15 jours d'avance). J'avais prévenu "j'accoucherai jeudi". On était vendredi. Non, en fait on était samedi. En fait on était tous les jours de notre vie. Les heures n'avaient plus d'importance. C'était à la fois l'aube et le crépuscule, la vie et la mort, le début et la fin, le vide et le plein. J'avais mon maudit permis, j'ai foncé sur l'autoroute de ce qu'on appelle le "travail". Je suis devenu un forçat des contractions. Pompeusement on peut appeler ça une "gestion active de la douleur". En vrai tu en chies grave mais tu laisses rien paraitre par orgueil. L'orgueil c'est bien, ça te fait tenir avant d'avoir la péridurale. En plus Dieu nous a promi qu'on enfanterait dans la douleur, faut en avoir pour son argent.

Laurent avait aussi ses problèmes. La grippe familiaile que "nous lui avions transmise" l'avait épuisé. Et puis son nez coulait et à 2 heures du matin il est fatigué, même s'il s'était reposé une demi douzaine d'heures dans la journée. Mais je n'avais pas vraiment besoin de lui à ce moment-là, surtout que nous étions dans le même état: moi à gérer les contractions, lui à chercher un mouchoir.

Babette est une jeune femme blonde et plutôt jolie qui, comme moi a un prénom d'ancienne. Elle était étrange. A la fois dynamique et coincée, difficile à dérider et qui m'appelait par mon nom d'épouse. D'entrée de jeu je l'ai prévenue que si elle continuait à m'appeler comme ma belle-mère, je ne pourrais pas pousser. Je lui ai donc proposé d'utiliser au choix mon nom de jeune fille ou mon prénom. Parce que nous avons le même âge et malgré qu'elle n'ait pas l'habitude, elle a opté joyeusement pour mon prénom, le même que sa soeur avec qui elle ne s'entend pas a t-elle précisé (ça promettait).  A propos de prénom, elle nous a demandé celui du bébé pour sa fiche et nous avons dit que, pour le moment il n'en avait pas. Il avait déjà quelquepart des chaussettes, des moufles, un manteau pour les promenades, une coque pour la voiture, un coussin chauffant en cas de colliques, une peau d'agneau pour éliminer les toxines en dormant, 3 totottes si besoin, des biberons sans bisphénol A pour son sevrage prévu dans 5 mois, mais de prénom pas encore. Nous n'avions pas fini de le tricotter.

Babette a pris note que Bébé X serait allaité. Puis, comme elle est sûrement un peu vicieuse elle m'a lancé mine de rien un défi.

- Tel que c'est parti et vu comme vous gérez bien les contractions, si vous le souhaitez on évite la péridurale, je perce la poche des eaux et en moins d'une heure vous avez accouché.

Je me suis rappelé que pour Diego j'avais perdu les eaux au réveil et que les contractions étaient monstrueuses. On dit qu'on gère et puis au bout de deux heures d'attroce souffrance il faut atteindre le nirvana de la douleur avec l'effort de l'expulsion et on est sans force, on veut mourir. J'ai hésité (à cause de l'orgueil) mais j'ai décliné l'offre déraisonnable. 

Décision fut donc prise de profiter du passage de l'anesthésiste pour la péridurale. J'ai préféré envoyer Laurent se reposer et qu'on viendrait le chercher pour l'assaut final, le débarquement, le D Day (oui, Laurent est un homme d'action qui n'est pas fait pour les préparatifs, une sorte de Rambo qui aurait besoin de beaucoup de sommeil).

S'en s'ont suivi 2 heures de gestion active de la douleur (cf traduction plus haut).

Dans la salle à coté de la mienne une femme gémissait depuis plusieurs heures. Babette a précisé "depuis 21 heures c'est comme ça, elle est accompagnée de sa mère qui veut tout arbitrer, quand elle aura sa péridurale on sera plus tranquilles". Sympa Babette. Un homme habillé de vert, très laid avec une attitude d'attardé mental est entré en marmonant. Je ne voulais pas croire ce qu'il venait de dire: "Je suis le médecin anesthésiste". Ca devait être un joke. Ca n'était pas possible. Même s'il avait dit "Est-ce que vous avez uriné? Je viens juste pour vider les haricots?" je ne l'aurais pas cru. Le seul truc que je trouvais plausible soit qu'il ait dit: "Je suis un malade mental, un psychopathe qui se fait passer pour un anesthésiste mais qui tue les femmes qui sont en salle de travail sans leur mari". Malheureusement, c'était bien l'anesthésiste, le type censé atténuer ma douleur, mon recours, celui que j'avais réclamé. Il m'a dit "je m'occupe de la dame d'à côté et ensuite ce sera votre tour". La pause de la péridurale de ma voisine gémissante a été cauchemardesque. Elle pleurait. La sage-femme et Dr Gogol la réprimandaient avec un ton menacant. Ils m'ont rejoint au bout de 30 minutes. la voisine gémissait encore plus. Moi j'étais la courageuse. C'était comme ça, y'avait forcément des dégats collatéraux. On pouvait pas toutes s'en sortir. Fallait que je continue et que j'aille de l'avant malgré la chute de mes camarades. Babette a dit à Dr Gogol: "Avec elle ça ne sera pas pareil: elle est très courageuse, me sourit entre deux contractions, elle fait du super travail". Dr Gogol a dit "j'espère parce qu'à côté ça relève de la psychiatrie". Cet homme allait me perforer avec une aiguille de 25 cm. Je me suis souvenue que j'avais signé un document sans le lire. Le titre c'était "Les dangers de l'anesthésie péridurale". C'était foutu. En plus on avait dit que j'étais courageuse. Babette était dans mon team entre nous c'était à la vie à la mort. Je pouvais pas la décevoir. C'était le D-Day. Pour Diego, l'anesthésiste m'avait piquée adroitement lors d'un pic de contraction. Je n'avais rien senti tellement la douleur était forte. Mais là mes sens étaient en éveil. C'est pas bon d'être en éveil lorsque Dr Gogol est dans la salle et a fortiori lorsqu'il va vous piquer. J'avais l'impression d'être un mille-feuilles. L'aiguille avancait dans des couches diverses de mon corps en faisant un bruit terrifiant "scroutch, scroutch". J'avais mal. J'avais mal parce que j'avais peur. Dr Gogol a retiré son dard.

- Oh zut il y a du sang...

- Comment ça?

- Bah ca saigne un peu quoi. Si ça saigne en continue faudra que je repique.

- Non, c'est pas possible?!

- Attendez...

- Quoi?

- Bah non c'est bon je crois.

- Vous croyez ou vous êtes sûr?

- Je crois.

- Mais là vous avez piqué au bon endroit?

- Oh vous savez on pique mais on sait pas vraiment ce qu'on traverse.

J'ai voulu que cet homme disparaisse de ma vie. S'il était mort foudroyé sur le coup ça ne m'aurait fait aucune peine. Je lui ai demandé que la dose soit la plus faible possible. Après m'avoir envoyé le liquide pleine tronche il a enfin réussi sa péridurale et est reparti tout fier.

Je suis restée seule. Chaque fois que je regardais l'horloge, une demi-heure était passée.

Le Dr Folamour m'est apparu vers 6h30: on avait habillé Laurent d'une blouse bleue. Sans l'intervention de Francine, il mettait sur son crane chauve la protection pour les chaussures. Il avait croisé Dr Gogol et avait remarqué  que sur la photo de son badge l'anesthésiste avait une cigarette à la bouche.

C'était peut être les effets de la péridurale ou ceux de l'hormone des contractions mais j'étais vraiment très amoureuse. J'avais envie de parler mais après 10 minutes de bavardages, Laurent a eu un coup de barre. C'était normal car c'est un homme d'action. Lorsque Babette a percé la poche des eaux il y en a vite eu. Plus la péridurale d'estompait, plus les contractions étaient fortes. Et puis Babette est revenue avec une sonde urinaire. Je ne sais pas pour quelle raison j'ai en horreur les sondes urinaires, on ne m'en avait jamais posé jusqu'alors mais c'était comme une mini phobie. Mon cerveau refusait mais ma vessie disait "oui oui!". Alors j'ai écouté ma vessie. Quelle agréable sensation! Des mois à aller aux toilettes toutes les 15 puis 10 puis 5 puis 2 minutes et là on me vidait d'un seul coup d'un seul 9 mois de pipi! Depuis j'adore les sondes urinaires. Pendant que je pensais à ma vessie tout le monde s'activait autour de moi et je n'avais rien remarqué. Francine était là avec une blouse et avait préparé plein de draps en papier sous mes fesses. Babette était super équipée, elle avait même des lunettes comme celles qu'on met quand on va forcer le coffre d'une banque. Elle se préparait à quelque chose d'explosif. Il allait y avoir du grabuge. On y était. J'avais rien vu venir mais je sentais à nouveau. J'étais interrogative. Babette m'a comprise sans que je dise un mot, juste à mon regard. La péridurale ne faisait plus effet. Elle m'a dit sans méchanceté: "Vous vouliez des sensations, vous n'allez pas être déçue!"

Je cherchais à m'accrocher à quelque chose, je cherchais mon amour. Il était à mes côtés mais je ne savais même plus où. Lui il était doux, il chasserait ma douleur. Je l'entendais mais je ne le comprenais plus, je savais sa présence mais je ne le voyais plus. J'étais en dehors de moi, en dehors de la pièce. Est-ce qu'il me parlait? Est-ce qu'il me tenait la main? Celui que je moque tous les jours, le chauve qui met une charlotte. Celui sans qui je dis pouvoir tout faire mais sans qui je ne suis rien. J'étais Jeanne d'Arc et il était ma foi. Il fallait que j'y aille pour lui, inévitablement. Pour qu'il soit heureux, pour qu'il soit fier, pour que son fils soit beau. D'ailleurs nous avions voulu ça. Nous étions venus jusque là pour ça.

Il fallait donc pousser. J'avais tout oublié des cours de préparation (deux jours avant). De toute façon j'avais tout oublié sur tout, la langue que je parlais, ma date de naissance, s'il faisait froid ou chaud en hiver... "On y va, poussez!" Ah ça c'était Babette avec ses lunettes. J'ai commencé à pousser timidement, parce que j'avais la trouille. "AAhhhh non là ca ne va pas". J'étais grillée. Je me suis rappelé d'un truc. Bloquer la respiration et pousser un max. Babette était contente. Je n'avais plus d'air. Mais quelque chose avait avancé dans mes entrailles. "Faites une pause si vous n'avez plus d'air et on repart". Oui! Une "pause" ca sonnait bien. Une pause comme une pause café? Une pause comme la touche || du magnéto, pour reprendre mes esprits. La pause Kit-Kat. "Oui la pause!" Cette Babette est le diable en personne! Elle ne sait faire que des propositions malhonnêtes, mon corps entier s'est refermé sur une boule de poils dure comme un boulet de canon. Je visualisais mentalement le spectacle qui s'offrait à mon équipe. Ma douleur prenait forme, elle était ronde et immense, vive, atrocement surprenante, incroyable, impossible. C'était une douleur blanche. On avait balancé du gros sel sur mes viscères et on avait mis mon ventre dans un étau. On ne m'avait rien dit. Il aurait fallu me prévenir. C'était pas comme ça avant. Pas comme ça la première fois. Pourquoi j'étais là, pourquoi je faisais ça. J'ai hurlé "Putain, c'est horrible?" Personne n'a répondu à ma question. Impossible que Babette ait déjà accouché elle-même. Elle ne m'aurait jamais proposé d'arreter de pousser. La douleur la plus forte que Laurent pouvait imaginer c'était une collique et Francine n'a pas d'enfant. J'ai ressenti le vent de la solitude souffler. J'ai décidé brusquement que j'allais pouser et ne jamais m'arreter. J'allais faire la distance Terre-Lune en poussant, même sans air. Alors je l'ai fait. Je n'ai pas eu besoin d'aller si loin que la Lune, j'ai même pas atteint Chateauroux parce qu'un soulagement immense est venu de la douleur. Comme un organe tout chaud qui était sorti, avec mes tripes. Mais ce devait être un joli organe parce que Laurent avait l'air content. C'était aussi un assez gros organe, composé de plusieurs organes en fait. Babette me prévenait qu'elle en sortait des morceaux mais j'étais déjà contente et je souffrais sans souffrir car la tête du petit animal était sortie. Tout le reste n'était plus rien. Seuls comptaient la petite boule de poil et le grand Schtroumpf bleu.

Lorsque Babette a mis l'animal sur moi j'ai demandé à ce qu'il reste sur mon ventre, pas sur ma poitrine parce que je voulais qu'il retrouve la texture et les bruits, même si je ne le voyais pas bien. Laurent me le décrivait. Il était sur moi mais c'était comme si lui me prennait dans ses bras, comme s'il m'enveloppait et me réchauffait. Il était immense, il rayonnait comme un soleil.

Après un long moment tous les trois comme nous le souhaitions, dans le calme et l'obscurité, Laurent a accompagné bébé pour la pesée. Je suis restée seule.

Si je devais ne retenir qu'une image pour l'éternité, si mon cerveau devait avoir un fond d'écran pour toujours ce serait cet instantané du père de mes deux fils revenant avec notre bébé dans un lange blanc et le plus beau sourire qu'il ait jamais eu. Ils étaient la pureté, ils étaient le résumé de tout. Cette vision aurait suffit à justifier mon existence. Une seconde, un bref instant, un flash. 

Nous avons quitté la salle de travail. Laurent poussait le petit berceau et la sage-femme de garde me poussait... dans un fauteuil roulant! Ca se mérite un tour en poussette. Tout était enchantement. "Tiens il fait jour!" Comment le monde pouvait-il encore tourner?

J'ai mangé sans conteste le meilleur petit déjeuner de ma vie. Un festin de seigneurs. 

Nous avions emporté toutes les batailles et gagné la guerre. Nous avions arraché le totem des mains de nos ennemis, bâti le plus vaste des palais, planté notre étandard en terre vierge, conquis tous les pays. Rien ne pouvait plus nous atteindre. Nous étions trois chevaliers. L'un de nous ne faisait que 48 cm.

Je n'ai pas raconté tout cela au bébé sans prénom. Mais par mes caresses, mon souffle sur son front, par mon lait dans sa bouche, par ma sueur sur sa joue je lui ai dit:

"Nous voulions que tu naisses dans la pénombre et tu nous as ébloui. J'étais entravée, j'étais captive de mes mauvais souvenirs, de mes doûtes, de mes craintes. Tu m'as rendue plus libre. Tu as chassé mes fantomes. Je me croyais dure et forte, tu m'as rendue doucement invincible. On a fait la guerre, l'amour et la guerre. La guerre à l'envers, celle qui amène la tendresse et la paix pour toujours."

Le bébé a aujourd'hui un prénom et il est enrhumé. Mon mari fait chambre à part pour dormir et mon ainé adore dire "caca boudin" mais j'y vois clair et mes trois hommes sont mon butin, mon trésor de guerre.

mercredi 7 janvier 2009

Attendre quoi?

D'après les calculs de mon gynécologue, je suis à 1 mois très précisément du terme de ma seconde grossesse. D'après la sage-femme, j'accoucherai certainement 15 jours en avance comme pour mon premier fils. D'après le patron de mon mari ça tombe vraiment mal cet enfant qui ne prévient pas du tout quand il va arriver parce que Laurent n'ira pas au salon des métiers de bouche à Lyon pour ouvrir les huîtres. Pour Lola non plus ce n'est pas très pratique parce qu'elle va devoir attendre la naissance pour que son père lui envoie un billet de train et qu'elle remonte du "camp" voir son troisième demi-frère. Les beaux-parents sont sceptiques concernant mon état ("ah bon elle sort se promener? On croyait qu'elle devait rester couchée?") et envoient des messages subliminaux à mes parents "On ne se voit plus, quel dommage. Peut-être que nous ferons une fête pour la naissance du bébé?" Une fête? Oui tiens, peut-être que je prêterai le bébé aux grands-parents, un aprem, pour qu'ils fassent comme tout le monde.

Et si je faisais déclencher l'accouchement? On pourrait envoyer les faire-part à l'avance, ça faciliterait bien la vie des gens et on s'interrogerait moins sur mon utérus (à col mou, fermé, roulé?).

Heureusement que chaque être humain a droit à ce secret: la date de sa naissance et celle de sa mort. Je ne pense pas que le foetus "choisisse" de sortir. Ca doit tout de même être un phénomène biologique avant tout, chimique ou je sais pas trop quoi. Tout ce que je sais c'est que moi j'aime bien le numéro 11 parce que je suis née un 11 novembre et que personne ne l'a décidé à ma place.

Si le petit crabe savait à quel point sa venue va créer l'évènement peut-être qu'il ne sortirait même pas. Si j'étais lui je m'abstiendrais même. Mais comme il est pas trop au courant et qu'il a pas vu l'état de sa "famille", il va être piégé.

Les vacances des gosses, c'est vraiment l'enfer, surtout lorsqu'il fait -6C° dehors. Y'a que les premières minutes de chaque matin qui sont agréables, quand on se réveille un peu plus tard et que Diego vient me caliner en me disant qu'il m'aime très fort. Mais ca ne dure pas longtemps. Il faut ensuite se lever et l'esclavage domestique commence. Quand ce sont les vacances et qu'en plus c'est Noël, c'est la folie.

Laurent avait pris des jours de congé, pour s'occuper de Lola. Et s'occuper de Lola quand elle remonte c'est comme organiser la cérémonie des Miss France. En ce qui me concerne, les préparatifs de son arrivée commencent par un nettoyage et un rangement complets de sa chambre (parfaitement inutile finalement puisqu'elle dégueulasse tout en 2 ou 3 heures), puis il faut faire les courses: 30 minutes pour la liste, 30 minutes pour les menus sur 6 jours réveillon compris et en fonction des indications du centre, une heure trente pour faire les courses elles-mêmes. Il y avait cette fois, petit agrément, la préparation de Noël. Pour la première fois nous avons passé le réveillon en famille tous les 4 (5 avec le petit crabe). C'était bien. J'avais préparé des jeux, des surprises pour tout le monde. Le but c'était un Noël pas cher, mais ensemble. Laurent et moi on ne s'est pas offert de cadeau. Diego a eu un stand de marché en bois à 45 euros, Lola une paire de bottes façon pieds de Choubaka à 200 euros mais négociées 170 (cherchez l'intrus). Noël et le jour de l'an passés, je pensais être bien tranquille et sereine mais j'avais oublié que les gens autour de moi, eux, ont leurs priorités. Diego avait beaucoup de projets à me faire réaliser en pâte à modeler, mais il n'avait pas du tout envie de faire la sieste. Lola avait beaucoup de travail avec ses 75 minutes de maquillage coiffage quotidiennes, ses deux paquets de Marlboro rouges à terminer, ses 4 DVD à regarder en boucle (Ranger et nettoyer la chambre? Ca sert à quoi d'avoir une belle-mère et une femme de ménage? Travailler pour l'école? Ca sert à quoi puisqu'on me trouvera du boulot? Se laver les dents? Ca sert à quoi puisque j'ai du gloss LuminoShine? Etre honnête et respecter les gens? Ca sert à quoi de changer?) Et puis merde à la fin, elle a quand même 14 ans 1/2, c'est une femme maintenant. Pour Laurent, c'était difficile de gérer tout ça. D'autant que lui aussi, il était un peu enceint à cette période. Il avait un lumbago provoqué par une caisse de moules trop lourde. En plus il sortait d'un gros rhume. Ca tombait mal parce que Lola était sensée faire du sport tous les jours, mais bon c'était Noël et on verrait ça plus tard, dans quelques mois, quand, moment magique, elle reviendrait définitivement, là ca sera du sérieux. Et puis les consignes, c'est chiant. Moi aussi je suis chiante d'ailleurs. Je me mets dans des états pas possibles pour des petits mensonges de rien du tout, je suis toujours fatiguée, j'ai pas envie qu'on me pique mes affaires, ni de regarder le catch ou les clips à la télé, ni de changer le rouleau de PQ, de rincer la baignoire pleine de poils, de mettre les protège-slips dans la poubelle... Mais là c'était Noël, fallait que Lola se fasse plaisir, lui donner envie de revenir "en famille". Et puis elle a pas de chance question famille: son père est gentil mais un peu bêta, sa méchante belle-mère donne des ordres et fouille ses poubelles, son petit frère est chiant d'entrer dans sa chambre. Pauvre Kévina, heu, non pauvre Lola. Y'a 2 ans elle m'avait offert un petit cadeau. Sur le paquet elle avait écrit "Maman". Cette année elle n'a rien acheté à personne, ni écrit de carte, ni envoyé un texto. Tout le monde a trouvé ça normal, elle a que 14 ans 1/2. Déjà qu'elle est au centre, faut "pas trop lui en demander". En fait, il faut surtout rien lui demander.

Non mais les vacances des gosses devraient durer juste deux jours. Deux jours c'est bien, au delà c'est insupportable. Ca pourrait être les samedis et les dimanches par exemple, au moment du week-end, dans ces cas-là on dirait juste "vacances" à la place de week-end. Ah non, c'est pas une bonne idée, ça gâcherait un week-end sur deux.

J'admets que je ne suis pas au top de ma forme (l'ai-je jamais été). Ma vie sexuelle est aussi active que ma vie sociale. Mon corps est devenu un monument qui ne sera jamais classé au patrimoine historique. Et j'aimerais connaître le secret du petit crabe.

Attendre. Comme disait Rozenberg à l'époque où Diego créchait à l'intérieur de moi "là vous êtes enceinte, vous êtes dans une position d'attente, alors attendez!"

Alors j'essaye de me dire que je vais avoir deux petits garçons adorables d'un homme que j'aime et que le reste n'existe pas. Et finalement, c'est assez vrai. 

Mais j'ai toujours été dure à convaincre.

dimanche 30 novembre 2008

Basses pressions et perturbations

Décidément je déteste les femmes enceintes.
Lorsque je ne le suis pas moi-même je les trouve arrogantes, alors que je ne l'es envie pas. Lorsque je suis moi-même enceinte, elles me rappellent ma condition et j'ai toujours le sentiment qu'il y a de la concurrence dans l'air. Qui est la plus avancée? Qui porte le mieux le caban taille 46? Sur internet c'est pire. Le grand déballage. Les vitrines d'Amsterdam version Big Mama. "Moi avec mon bidou" (comprenez "mon ventre"). " gygy a calculé DPA au 08/11" (traduisez "mon gynécologue a calculé la date prévisionnelle d'accouchement au 08 novembre"). Pour les amateurs il y a de belles déscriptions d'utérus: "col fermé", "mou", "bien coloré"... Le mieux reste les photos de couple: (légende: "moi et mon zom") Madame hyper épanouie regarde Monsieur béatement qui pose sa main sur un ventre vergéturé et tatoué. Six mois plus tôt ce devait être un papillon, mais avec la grossesse on croirait une chauve-souris décatie, le sigle de Batman dessiné au BIC bleu par un enfant saoul. Moi le seul concours auquel je pourrais me présenter serait celui des cernes les plus profondes, du teint le plus blafard, du meilleur taux de morosité. Lorsque Laurent pose sa main sur mon ventre, j'ai mal à cause des gaz. Tout me donne envie de pleurer. Me reposer m'attriste, ne pas me reposer me tue. Parfois, j'ai envie de prendre des photos que j'appelerai "moi et mon zob" et de les mettre sur les forums.

Je suis allée chez l'ostéopathe vendredi. (Je ne sais pas comment on l'appelle sur internet, peut-être l'ostost, bref). Il a confirmé ce que je pensais: le bébé bougeait (tapait) beaucoup car il n'avait "pas assez de place". En fait on se fait la guerre depuis des mois et les dégâts collatéraux sont pour mon dos. L'ostéo m'a donc libérée de ce corset douloureux que je portais depuis presque 4 mois. Quelle imbécile de ne pas y être allée plus tôt.

Pour "relâcher la pression" j'ai bien relâchée la pression... Depuis la séance, je dors (enfin j'essaye si on me l'autorise). Et quel est le contraire de la pression? La dépression.
Bientôt je ne travaillerai plus au bureau et serai sensée "me reposer à la maison". Là il faut décrypter: passer 20% du temps dans un lit transformé en tombeau d'ennui et 80% du temps restant (autrefois passés au bureau) seront dédiés à la domesticité, la servitude sans patron identifié. Ce sera comme le chômage mais avec l'épuisement physique et les 20 kilos de plus. Vivement!
On va encore dire que je me plains tout le temps. Faux! J'ai vu la vie en rose pendant quelques heures après l'ostéo, j'ai même envoyé un mail à Alba dans lequel j'ai tapé cette phrase ahurissante: "la vie est belle".
L'ostéo ça rend complètement stone.

jeudi 13 novembre 2008

Adult ère

Les anniversaires c'est vraiment très étrange. On dit toujours que ce n'est pas important et qu'on s'en fiche. Après tout, il y a tellement d'occasion de dire "encore une année qui se termine/qui commence, bla bla bla" (Noël, le nouvel an, l'anniversaire de ses propres gosses...)
"Faut-il faire une fête?" est la première question qu'on se pose. Au départ on répond non et puis on se dit qu'on fera quelque chose de rapide, histoire de, mais qu'il ne faut pas trop attirer l'attention et qu'avec la crise on demandera pas de cadeau (comme ça on en fera pas non plus aux autres cette année) etc. Donc on se limite à un apéro avec 10 convives.
Perso, j'ai l'habitude d'inviter un ou deux amis d'enfance pas vus depuis longtemps, comme ça c'est fait pour un an.

Pour mes 29 ans (âge infêtable s’il en est) j’ai donc prévu un mini-apéro-d'anniversaire. J’ai expliqué le concept à Laurent et je lui ai fait la liste de mes invités (7 en tout dont ma mère et ma sœur). Pour le cadeau, j'avais demandé que mon découvert soit comblé. C'était un vœu pieux, je le savais bien. A défaut de, en deuxième choix, j'avais demandé à ce que mon mari réserve son après-midi du 11 novembre pour sortir Diego et que Diane puisse venir à la maison me faire des soins esthétiques sans que je sois dérangée. Je trouvais ça super comme idée, c'était gratos et ça me faisait plaisir: le père qui garde l'enfant hors de la maison pour que je puisse me faire du bien pendant deux heures. Certains diraient que c'est assez naturel et que ce n'est pas un cadeau, mais chez nous, si! Il faut faire une demande. Comme au boulot quand tu veux un congé exceptionnel et que tu travailles dans l'administration: on te donne une fiche que tu remplis avec ton créneau de sortie, mais rien ne garantit qu'on t'accordera ces deux heures de liberté que tu as osé demandées.
Quelques jours avant la date de ma mini-fête, Laurent m'a prévenue qu'il avait invité de son côté quelques "copains de la boxe". Evidement il y avait déjà 5 personnes sur sa liste et il m’a expliqué pourquoi. Il avait invité Machin qui lui avait rendu service (et donc quelque part m’avait aussi rendu service à moi ?), puis il avait déjeuné avec Chouette, son copain qui a un magasin de moto et avec qui il aurait bien monté un restaurant dans lequel il aurait juste travaillé le midi, en plus de son boulot, et parfois le soir, enfin ça se serait fait et ça aurait permis d’arrondir les fins de mois si je n’avais pas trouvé l’idée (peut-on appeler ça une idée ?) irrecevable (qu'après je ne me plaigne pas du découvert!). Bref du coup il fallait aussi inviter Chouette et son pote Bidule « mais si il est sympa » (Bidule est un de ces nombreux quadras divorcés de notre entourage, ce week-end là il n’avait pas son fils à garder et donc il était content de sortir car ces pauvres hommes un soir par quinzaine doivent garder leurs enfants et on ne se rend pas compte à quel point, ce jour-là, ils sont bloqués et privés de tout lien social).
Tout ce petit monde avait donc été invité à mon anniversaire. Youpi ! C’était comme une surprise ! C'est vrai que ça faisait nul d’inviter juste ma sœur et mes 3 amis. Heureusement que mon mari sait s’amuser. Il avait tout prévu, y’avait juste quelques détails à régler : il ne serait pas disponible du tout pour préparer l’apéro et ses convives arriveraient entre 08h30 et 23h00… Mais ce qui était sûr c’était qu’ils seraient tous là le vendredi 10 novembre 2008. Un jour très spécial. Un jour qui n’avait encore jamais existé (comme tous les jours) mais surtout un jour qui n’existerait jamais car le vendredi 10 novembre 2008... n'existe pas. C'est comme dans Retour vers le futur: un trou dans l’espace-temps.
Ca rajoutait encore une surprise. Ces invités mystères viendraient-ils le vendredi ou le 10 novembre ? A 08h30 ou à 23h45 ? Seuls ou accompagnés ? Laurent, le Roi de la fête !

Je passe sur les détails de l’organisation des DEUX soirées que j’ai du m’opérer seule (le vendredi ET le lundi). Punition assortie de deux séances de travaux d'intérêt général les samedi et mardi (car c'est bien beau de faire la fête comme une petite folle mais après faut ranger!)Evidement les gens n’ont pas changé en 6 mois et grossesse ou pas, anniversaire ou non, il n’était pas question de bouger le petit doigt pour m’aider, je suis comme une mère pour eux et ils sont si jeunes, il faut qu’ils en profitent. Le pauvre Laurent était crevé après ses journées de boulot, lui bien sûr ne peut pas s’offrir le luxe de prendre des jours comme il veut (pour lever Diego à 07h30 et faire les courses) et puis ce n’était pas de sa faute s’il restait du Whisky ou de la Vodka (ca fatigue après le travail, mais ça aussi j'ai oublié). Enfin, je ne devais pas être égoïste, je devais penser au grand absent, celui qui finalement n’avait pas pu venir parce qu’il avait son fils à garder, le pauvre Bidule (son ex femme est sûrement une hystérique qui ne sait pas ce qu'elle veut). On a pris soin de me présenter la chose comme s’il avait fait une crise de palu et qu’il ne fallait surtout pas que je lui en veuille de ne pas être présent à mon anniversaire, enfin plutôt à l’apéro-surprise du vendredi 10 novembre 2008.
Quoi qu’il en soit, mon anniversaire s’est bien passé. Et bien qu’il m’ait donné beaucoup de travail je l’ai fait de bon cœur pensant que je serais bien récompensée et que mon cadeau, la séance de soins à domicile serait un délice bien mérité.
Bien sûr Diane est arrivée parfaitement à l’heure et elle s'est tout de suite installée avec son super matos et ses produits de luxe. Kévin était là aussi mais il est plutôt allé vers le frigo. Etrangement, Laurent n’était pas à l’heure. Diego était très excité. Quand mon mari est arrivé Kévin était devant la télé avec un fromage dans une main et Diego de l’autre. Il y avait aussi des chips par terre, écrasées. J’ai dit à Laurent que Diego avait mangé, fait caca, pris son bain, tout. Je voulais que rien ne gâche mon super-présent. Mais Laurent a annoncé la couleur, il était « crevé » et « aurait bien fermé les yeux une demi-heure ». J’ai ignoré cette requête qui est si banale qu’on croirait que pour Laurent elle sert de point virgule. A peine étais-je installée sur mon lit, la porte verrouillée que Diego est venu toquer (quand il « toque » il « toque » pas, il dit « Toc toc toc y’a quelqu’un ? Maman où es tu ? Maman, je fais Toc Toc ! »). Il l’a fait une première fois, pendant l’épilation du maillot. Puis il est revenu, il était vraiment agacé par cette porte fermée. Après il est venu taper avec une baguette sur la cloison, à intervalles réguliers en accélérant le rythme. Dans le salon on entendait la TV et de temps à autre la voix de Kévin s’adressant à Diego: « Viens là ! »
Au bout de 3 quarts d’heure, ayant été dérangée 4 fois, j’ai surgi dans le salon. Laurent dormait sur le canapé et Kévin était allongé sur le lit de Diego, en baskets. L’enfant, lui, était devenu hystérique, ne sachant plus quoi inventer. J’ai demandé à ce que quelqu’un s’occupe vraiment de mon fils pour ne plus être dérangée, idéalement qu’on le sorte. S’occuper d’un enfant, pour moi, ça signifie jouer avec lui, essayer de lui faire faire la sieste, lui lire un livre. Pour Laurent ça signifie plutôt allumer un écran et/ou être dans la même pièce que l’enfant, ce qui permettrait de "surveiller" les yeux fermés. Kévin a la même définition, mais lui il n’a pas d’enfant. Laurent a daigné se lever. Je suis retournée dans la salle de soins pour le massage des pieds et le masque relaxant. Mais Diego ne voulait pas sortir, il criait, il était fatigué il voulait tout et rien comme un enfant de 3 ans enrhumé. Laurent a commencé à crier aussi et à râler. J’ai supplié qu’il essaye de l’endormir. Ca a marché. Ils ont dormi 45 minutes. Mais c’était la fin de mon soin. Nous étions attendus chez mes parents. Je suis allée réveiller les deux. Laurent s’est tout de suite plaint qu’il était « mort », qu’il n’avait pas dormi bien sûr, ni dans le salon, ni dans la chambre, que Diego avait été pénible à ne pas vouloir sortir, que je n’avais pas idée de ce qui s’était passé (comme si la porte en feuille de brick m'avait épargné leur sketch), qu’il lui avait donné des coups de pieds et s'était jeté sur lui lorsqu'il avait fermé les yeux. Diego ne voulait pas se lever. J’ai fait ce que je ne dois jamais faire mais que je suis obligée de faire tous les jours, je l’ai porté. Laurent est resté allongé sur son lit, il avait fait le plus dur (endormir l'enfant). J’avais mes 16 kilos de garçon dans les bras quand le téléphone a sonné, j’ai décroché in extremis. Au bout du fil, la voix qui me fait toujours frissonner. Comme dans les polars, quand le preneur d’otage finit par appeler le héros. Sauf que la voix qui prononcait mon prénom avec un ton interrogatif je la connaissais par cœur. C’était celle de ma belle-mère, ou plutôt du couple beau-parental, d’ailleurs elle s’est annoncée comme tel:
-C’est Dominique et Jacques. On t’appelle pour te souhaiter un joyeux anniversaire, voilà, c’est tout...
- Ah bah merci...
- Bon… Alors… Tu vas tranquillement vers la trentaine ?
- Oui. Ah d’ailleurs Lola dit toujours qu’on est adulte qu’à 30 ans alors d’après sa définition je ne suis pas encore vraiment adulte.
- Pas encore adulte mais avec une famille nombreuse alors. Bon voilà alors surtout embrasse bien Diego de notre part.
Qu’est-ce qui m’a pris de raconter l’histoire de Lola à ma belle-mère qui passe son temps à dire que je suis trop jeune pour que sa petite-fille accepte mon autorité ? J'ai été vraiment trop con. Diego me savatais le dos. J’ai oublié de l’embrasser de la part de sa grand-mère.
On s'est mis en route laborieusement. Laurent avait la gueule des grands jours et ponctuait ses phrases de baillements ostensibles. Diego tapait dans les murs, sur la voiture, sur nous, en disant qu’il voulait refaire une sieste. Ma peau était collante à cause des soins. Mon enveloppe corporelle était hyper détendue mais à l'intérieur c'était le chaos.
Chez mes parents tout le monde a pris ses aises. Au bout de deux heures, Laurent a finit par fermer les yeux dans le fauteuil qu’il occupait depuis son arrivée (est-ce que j'ai dit qu'il était très fatigué?).

Peut-être que Lola a raison. D’ailleurs moi aussi quand j’étais ado je trouvais que 30 ans c’était l’âge le plus classe pour une femme (partager la même décennie que des gens en première année de fac ça fait gamin !) Peut-être alors qu’à 30 ans on a le respect des autres. Peut-être qu’on accède à un statut, qu’on entre dans une nouvelle ère. Avant, c’est le camp d’entrainement des légionnaires. On doit pagayer dans la boue, on est réveillée à la grenade, on se vide de son sang, piquée par des moustiques géants. C’est peut-être ma dernière année de galère. L’an prochain on m’offre un képi blanc et j’aurai à mon tour le droit de gueuler sur les autres ? J’y crois pas.

Laurent serait déjà adulte d’après cette théorie. Or ce n’est manifestement pas le cas. Il rajeunit même à vu d’œil. D’ailleurs il récupère vachement bien parce que le lendemain soir il est rentrée à 2 heures du matin, comme quoi la fatigue c’est comme l’âge, une notion assez aléatoire finalement.

jeudi 6 novembre 2008

Papillon vole

Ça y est, mon corps s'est fait la malle. Mon associé est parti en vacances. Il m'a laissé un petit mot. "Je reviens dans quelques mois. Bon courage. T'es entre de bonnes mains!"
Il m'a déjà fait le coup. Ça veut dire qu'il laisse ses clés à mon corps-de-grossesse, l'intérimaire obèse. Celui qui est ingérable: lent, plein de capitons avec les os qui s'écartent et qui craquent. Un fainéant à qui on peut rien demander mais qui explose les carnets de Tickets Resto.

Je suis boulifiée. Je suis un ballon dirigeable (impossible à diriger). Je suis la maison des Barbapapa.
Mon ventre ressemble à un citron géant ou a un cyclope bouffi à l'œil exorbité (mon nombril ressort comme si mon cordon ombilical allait se mettre à repousser). A l'arrière, un postérieur géant lui répond, on croirait qu'ils font un concours ou qu'ils sont siamois, je ne sais pas. On ne sait plus qui commande, ça vire à babord, à tribord. Y'a t-il un capitaine à la barre?
Ma zone génitale est devenue totalement inaccessible. Comme avant mes 11 ans, on s'ignore complètement elle et moi, nous sommes devenues des étrangères. Quant aux seins, ils ont été sexy 3 mois et ressemblent à présent à des mammelles géantes qui donnent déjà du lait concentré. Faire l'amour est donc devenu un exercice complexe, inconfortable et particulièrement grotesque.
J'ai mis le champ en jachère. Comme le reste d'ailleurs, le blog, le boulot, la politesse, les soins capilaires. Je ne tire même plus la chasse d'eau. Je me lève 10 fois par nuit pour pisser à chaque fois 4 gouttes je ne voudrais pas qu'on m'accuse dans un mois d'avoir assècher le lac Léman. On est écolo ou pas.
Comme j'ai changé de forme rapidement, je maitrise mal les distances et je suis beaucoup plus près de tout que ce que j'imagine. Plus près de mon voisin dans le métro, plus près de la porte de l'ascenceur, plus près du tableau de bord de la voiture. Diego aussi a perdu ses repères et se cogne la tête dans mon ventre quand il se retourne pour me parler.
Le seul manteau qui m'aille encore est un imperméable gris souris qui me donne l'apparence d'un menhir. C'est dans cette tenue que m'a apperçue la voisine de ma mère, celle du 2ème. Dans un cri du coeur elle m'a lancé "Tu as beaucoup forci, non? Plus que pour Diego?" Dire que je ne suis qu'à 6 mois. La voisine du 4ème qui vient d'avoir une petite fille m'a dit "Tu attends un garçon? Alors après celui-là il va falloir faire encore un autre enfant derrière car les petites filles c'est trop bien!" Je lui ai demandé si elle m'autorisait à faire d'abord sortir le locataire actuel dont le bail prend bientôt fin. Elle s'est rendu compte qu'elle ne m'encourageait pas beaucoup.

Comme pour Diego, le choix du prénom de l'enfant à venir me hante Certaines personnes me conseillent d'attendre la naissance comme si l'enfant allait se déclarer seul à la mairie, d'autres me disent qu'il est trop tard pour revenir sur le prénom que nous avions presque choisi et que chacun (à commencer par nous) utilisait déjà pour nommer le foetus, enfin un autre groupe suggère que mon faible pourcentage de sang espagnol (12%) ne m'autorise pas à utiliser un prénom ibérique.
Un grand bouleversement a eu lieu ce week-end lorsque Diego m'a parlé d'un personnage de dessin animé (un rat d'égout) au nom poétique et dansant. Un premier sondage de mon entourage m'a permis de récolter des avis assez favorables. Laurent était même enchanté et m'a demandé de ne pas trop interviewé les gens, pour ne pas me laisser influencer. Mais cet enfant vivra dans une société dont je dois prendre la température. Je sais que pour Laurent le ridicule ne tue pas, qu'on a qu'une vie et qu'il faut être rock n' roll mais rien ne dit que notre fils assumera tout comme son père et ne voudra pas être comptable. Il ne faudrait pas que son nom de cow-boy manouche rebute les clients.
Pour Diego, l'introduction d'un nouveau prénom possible pour le bébé a été déstabilisante. Pendant deux jours il a parlé "des deux bébés". Pauvre enfant. Il faut dire aussi que c'est un peu de sa faute. Il est tellement dans la "nomination" que lorsque nous lui avons dit que le bébé serait un petit frère il a posé immédiatement la question "Il s'appelle?" qui signifiait que sans nom, il se refuserait à accepter son existence. Nous avions donc bafouillé notre choix par défaut et celui-ci s'est installé tranquillement dans la tête de tout le monde. Je souhaite aujourd'hui affirmer mon droit à conserver ce prénom ou à changer d'avis, malgré la psychorigidité de mon fils aîné.

Voilà pour le mois numéro 6 complété aujourd'hui même. Car si l'accouchement est prévu le 7 février, je crois me souvenir avoir baisé le 5 mai au soir. Je compte 1 journée pour que les spermatos de Laurent (qui sont forcément aussi lents que lui) viennent nonchalement rencontrer l'ovule et que, un peu par hasard, un peu sur un malentendu, l'un d'eux soit autorisé à rentrer prendre l'apéro.
Je devrais pas donner des détails comme ça. Les bébés c'est vraiment dégueu en fait!

mardi 7 octobre 2008

La maman est la putain

Mon fils me fait tourner en bourrique et se venge de ma double trahison: l'école et la grossesse. Il fait des démonstrations de force sous forme d'avertissements que je suis tenue de bien observer: "je donne des coups de pieds au banc/ au mur/à la rue." Il dit aussi clairement qu'il "[veut] être méchant". Lorsqu'au contraire il cherche à se victimiser, il se met en larmes et invite son père à participer: "Viens Papa, on pleure tous les deux". Si je résiste bien et qu'il veut me "finir", il vomit.

Évidement je suis coupable de tous ses maux réels et imaginaires de la "crotte d'œil" qui ne veut pas partir au bus loupé en passant par le CD rayé et la soupe trop froide. Il est perpétuellement contrarié, très provocant et cherche à s'affirmer par tous les moyens. Je lui dis "nous allons tourner à droite". Il part à gauche. Je lui indique la droite. Il me dit "NON! C'est par là la droite!" Il me montre un dinosaure en me disant que c'est un diplodocus. Je lui suggère que c'est un stégosaure. Je me fais engueuler et traiter comme une débile. "Non! C'est-un-di-plo-do-cus!"
Dans son disque Mozart raconté aux enfants, il est question d'un "petit génie de 4 ans qui parcourt l'Europe avec son père et sa sœur". Cette phrase résonne en lui comme un fantasme absolu. Out maman et son gros bidon énervant. Il répète à voix basse, comme un projet secret: "Il part avec son père et sa soeur". Si seulement il n'avait pas sa mère à trainer, lui aussi serait certainement un enfant prodige. Mais je suis là qui le maintiens dans cet état de dépendance affective, entravant son génie. Je le couvre d'amour et en même temps je veux m'en débarasser à tout prix.
Tout est bon pour se venger et m'humilier: m'attirer vers le sol (un lieu rendu inaccessible par les 5 mois de grossesse), me demander de l'accompagner aux toilettes dès que je m'échoue sur un canapé ou sur un lit dans un souffle de soulagement, trahir ma confiance.
Hier soir dans l'ascenceur après une rude journée comprenant 3 heures de réunion et une coupure d'eau dans les WC annexes au bureau, je confie à mon fils que j'ai très envie d'aller aux toilettes et lui demande, quand j'y serai, de ne pas oublier d'oter chaussures et manteau. Je sais que l'appartement sera propre suite au passage de la femme de ménage et que "c'est le bon moment", je m'empresse donc de parcourir les quelques mètres qui nous séparent de l'entrée de l'appartement, ravie de cette agréable perspective. Malédiction, Maria est toujours là! (Une flèche empoisonnée me transperce. Je suis dans une tragédie. Peut-être du Racine ou du Shakespeare). Diego, tout excité en la voyant, oublie sa promesse vis-à-vis des chaussures et galope en doudoune dans l'appartement rutilent. Maria veut des bisous de l'enfant et m'adresse la parole (par pulsion suicidaire?) Je fais des mouvements machinaux mais je me sens persécutée. Je cherche une porte de sortie. Je suis un animal traqué prêt à tout pour se défendre. Je hurle littéralement sur Diego:"Ce n'est pas parce que Maria est là que ça change quelque chose à ce que je t'ai demandé!" Nous sommes tous les 3 interloqués par la violence de mon cri. Je pense être la seule à en connaître la raison profonde. Mon fils, étrangement docile, s'assoit au sol et commence à défaire les scratchs de ses baskets sous le regard de la femme de ménage. Je ne suis pas mécontente de mon petit effet, et tourne les talons avec la satisfaction de l'autorité rétablie. Mais Diego commente sans lever la tête: "Maman va faire un grrrroooos caca!" [sic.]

mercredi 1 octobre 2008

Je retire ce que j'ai dit

Ou plutôt je le nuance. Les maîtresses ne sont pas des monstres. En fait ce sont les enfants, le problème. Les enfants en général, les miens en particulier.

J'en ai appris plus sur la "participation inversée" de Diego en classe ("la glace" comme il dit). On m'a bien fait comprendre que lorsqu'on lui disait "assis" il se mettait debout, qu'il partait en courant lorsqu'on l'appelait et qu'il considérait que l'école était un lieu sans restriction ni obligation, une immense aire de jeux sans doute, la "grande récrée" permanente, avec, comme il en a l'habitude un harem de femmes entièrement dévouées à son confort. Au même titre que les autres femelles participant à ses soins, les maîtresses doivent comprendre ses besoins sans qu'il ait à prononcer un seul mot. Ce dont il s'abstient d'ailleurs parfaitement depuis un mois. Compilé au fait étrange qu'il pleure à contre-courant (il veut bien aller à l'école mais ne veut pas en repartir), j'ai mieux compris la surprise, l'impuissance des encadrants et par effet cascade le risque que mon fils soit mis à l'écart. J'ai donc entrepris d'aider Diego a se remettre dans l'axe par une discussion approfondie et étalée sur plusieurs soirées. Au lieu d'une "discussion" il s'agissait plutôt d'un monolgue. A l'issue de la 3eme semaine de "glace", Laurent est allé seul à la réunion de parents. J'avais trop peur des maîtresses. A son retour il était tout fier d'annoncer que le charme de son fils (qu'il lui a directement transmis) avait opéré, que les maîtresses avaient été agréablement étonnées de son comportement, qu'il avait été "transformé" durant la dernière semaine. J'ai considéré pour ma part (mais à tord ou à raison) que j'y étais pour quelque chose et que m'on intervention avait été bienvenue. La maîtresse-directrice a même dit "nous avons réalisé que Diego avait besoin d'une relation privilégiée pour se lancer et nous avons décidé de la lui offrir. Il s'est passé quelque chose cette semaine, j'ai touché sa petite main et il y a eu un phénomène que je ne sais pas décrire, enfin c'était assez fort". On frise le délire. Malgré tout je suis rassurée que Diego ait su réagir, il frisait l'exclusion symbolique. Mais il ne parle toujours pas à ce jour. Du moins, il ne parle pas à l'école, encore moins à la pédopsy. Avec nous il parle au choix comme un bébé, comme un animal, un bègue ou un débile. Il n'y a guère qu'avec la femme de ménage portugaise qu'il a des discussions trilingues.

J'ai pu constaté que malgré ses progrès phénoménaux et le bond en avant qu'elle avait réalisé sur tous les plans, Lola avait gardé (dans une bien moindre mesure qu'autrefois) sa capacité à nuire, de préférence aux personnes de sexe féminin qui l'apprécient et qui sont chargées de son encadrement. j'ai également constaté qu'elle n'avait pas perdu son goût pour le Coca et les mensonges.
Lors de notre week-end proche du "Centre", Laurent et moi avons trouvé une Lola resplendissante et une éducatrice ravagée de colère, de tristesse et de déception. Ce doit être les vases communicants. Je suis bien contente d'avoir laissé ma place à cette pauvre femme qui après 6 mois d'attentions quotidiennes a été soupçonnée de vol par Lola devant tout un dortoir parce qu'elle cherchait justement à savoir qui avait "subtilisé" l'argent de Lola (qui l'a certainement claqué en douce sans rien dire à personne).
Lola est violente avec les femmes et méprise les hommes.
J'ai dit à l'éducatrice que je savais que ce qu'elle vivait mais que comparé à ce que j'avais enduré quotidiennement pendant deux ans, c'était du menu fretin. Mais elle a quand même dit "depuis 12 ans que je m'occupe d'ados en souffrance, je n'ai jamais vu ça". Ah ah. Quand je pense que depuis que je connais Lola c'est moi qui passe pour une malade, une hystérique, une extremiste, une maltraitante. Génial. Même les pros sont bouleversés. Cette rencontre m'a à la fois réconfortée et inquiétée. Ce n'est définitivement pas moi qui ai un problème ou qui suis incompétente, trop jeune, pas assez patiente etc... Mais un jour viendra où Lola rentrera à la maison. Enfin, l'espace de deux jours j'ai été une belle-mère adorée. Presque pour la première et peut-être pour la dernière fois. En tout cas j'en ai profité. Mais je ne me fais pas d'illusion pour la suite.

Autant toutes les femmes n'ont pas l'instinct maternel, autant aucun enfant ne vibre par empathie. La vie de leurs parents n'est rien. Leur investissement, leurs soucis, leur fatigue et surtout leurs désirs et leurs loisirs n'existent pas. Ils ont l'air de considérer que notre seul bonheur doit être le leur.

Quoi qu'il en soit, la génétique m'ote toute responsabilité: si Diego et Lola ne pensent qu'à eux, ça ne peut être QUE la faute de Laurent.

A propos du petit crabe. (C'est plutôt un bébé kangourou vu son goût prononcé pour la boxe).
C'est un garçon.
Ce qui signifie que si je n'ai pas de 3ème enfant (4ème selon) et que cet enfant n'est pas une fille, je passerai régulièrement des soirées famille avec 3 hommes (à terme). Ces trois hommes aimeront sûrement plus boire du vin que débarasser la table. Ma soeur m'a promi des nièces pour équilibrer les samedis soirs.
Le "bébé" a la même tête que Diego sur les photos d'échographie.
Je crois que Laurent se sent renforcé sur sa virilité parce qu'il va avoir deux fils (il ne me l'a pas dit mais je trouve que cela se sent).
Finalement je suis ravie moi aussi, quoi que définitivement en deuil de ma tranquillité.