dimanche 27 avril 2008

Le temps n'existe pas


Laurent est victime de ce que j'appelle le syndrome de la lenteur absolue et totale, autrement dit le Slat.
Je ne l'ai jamais vu se dépêcher et pour aucune cause. Je crois même ne jamais l'avoir vu faire un geste rapide. Je le vois par contre régulièrement dormir, aux heures les plus inappropriées (généralement lorsque c'est le coup de feu avec les gosses ou au contraire lorsque nous sommes enfin seuls) et dans des positions insolites (la tête sur un plateau en argent) voire dangereuses (sur la chaise de bar du balcon).
Le Slat handicape directement toutes les personnes de son entourage car son retard permanent a un effet cascade sur le programme de tout le monde. Moi qui étais plutôt ponctuelle, depuis 4 ans, j'arrive en retard partout. Lola est systématiquement en avance, sauf lorsqu'elle est accompagnée par son père.

Quelqu'un qui n'a jamais attendu Laurent ne peut prétendre le connaître.
"Vas-y, je t'attends là" est d'ailleurs la seule phrase que l'on peut être certain de ne lui adresser qu'une seule et unique fois. Tout être normalement constitué ne récidivera jamais.
Un des pires cas de figure est d'être prêt à partir (en chaussures avec un sac) et de le regarder se préparer. Que vous ayez 2 ans ou 80 balais, vous attendrez 40 minutes car tout est long, chaque geste effectué est fondamental, nécessite toute son attention, sa précision et ne doit pas être réalisé dans la précipitation et surtout là où un individu lambda prévoit 4 opérations (trouver son portable, ses clés de voiture, mettre ses chaussures et fermer la porte) lui en prévoit 15 dont 50% d'inutiles ou dont l'intérêt ne peut être saisi par le commun des mortels.
Les premières fois on croit qu'on peut agir. On n'accepte pas d'être impuissant face au Slat. On tente de prévoir les crises: préparer les choses dont Laurent aura besoin, lui fixer des objectifs de temps l'avant-veille, le poursuivre armé d'un chronomètre, lui demander si ce qu'il fait est vraiment nécessaire, lui crier dessus, menacer de le quitter, partir, rien n'y fait. Le Slat est plus fort, il est inscrit dans son programme, dans son code génétique.
De fait, les départs ou les retours de vacances sont devenu des évènements terriblement anxiogènes pour moi.

La seule chose à faire est d'essayer de rester zen (avoir conscience que Laurent est malade aide à moins se sentir victime et à ne pas trop lui en vouloir) et de s'organiser de façon à ce que la tâche qui lui incombe soit en bout de chaîne et ne bloque pas le déroulement de tout le reste (exemple: "tu fermeras la maison et nous rejoindras").
J'ai remarqué que son cerveau divisait le temps par deux. En lui demandant à combien il estime le temps passé à faire un truc (plus ou moins utile) il répond 20 minutes quand il en a passé 40. C'est encore plus agaçant lorsqu'il fait quelque chose de totalement contre-productif. Laurent passe beaucoup de temps à perdre du temps.

Vivre avec quelqu'un qui ne s'énerve jamais et qui n'est jamais pressé peut avoir quelques avantages. J'avoue que j'apprécie d'avoir un homme qui arrive à faire abstraction du fait que l'on soit coincé dans les embouteillages, sous la pluie depuis une heure ou qui reste adorable avec tout le monde alors que nous faisons la queue à la caisse du supermarché depuis 45 minutes et que j'insulte intérieurement l'ensemble des habitants de la planète. Mais dans le fond ça fait presque peur, c'est presque pas humain quelqu'un d'aussi patient, c'en est même angoissant. Du coup, on est furieux d'impatience et irrité par le flegme absolu de l'autre.
La coolitude du père a des bons côtés pour les gosses: trainer au lit, trainer dans le bain, trainer au bois, traîner à vélo, traîner dans toutes sortes de magasins: articles de sport, vêtement, bricolage, supermarché; mais le gros désavantage de la coolitude du père c'est qu'elle rend la mère hystérique. Et une maman qui veut toujours étrangler son papa, c'est dur. Par dessus tout, ce que les mamans n'aiment pas, c'est que l'on fasse attendre les enfants. Parce que, attendre son mari c'est déjà parfois un peu chiant mais attendre son mari avec des gosses c'est atroce et ça les papas cool ne s'en rendent pas compte. Et le pire du pire c'est quand on prépare l'enfant pour que le papa cool l'emmène. On fait ca pour gagner du temps ou pour ne pas se sentir impuissante face au phénomène de lenteur absolue, mais c'est une peine perdue. Le départ sera tardif, l'enfant sera fatigué et le biberon sera tout tièdasse.

Ce rapport différent au temps que Laurent et moi avons est une source inépuisable de conflit. Car il n'y a pas que pour les petites choses qu'il réagit lentement. Malgré ses 15 ans de plus, il a le sentiment d'être aussi jeune que moi, parle de sa fille de 14 ans comme d'une enfant de 9, de son garçon de 3 ans comme de son bébé de 6 mois. Et surtout, il peut vivre une situation inconfortable ou s'organiser de façon foireuse pendant des années.
Il vit hors du temps et me demande d'être patiente. Il dit que les choses changent d'elles même. Moi je pense que ce que l'on a écrit dans le sable fini gravé dans le marbre si l'on ne souffle pas dessus.

Laurent voudrait des enfants-lapins nains et une femme-bonsaï. Que l'on prenne le même temps que lui pour avancer. Mais en espagnol on dit "la vida son dos dias". La vie dure deux jours. Rozenberg, m'avait dit "le temps n'existe pas".
Le temps du couple en tout cas n'existe pas, surtout lorsque l'un est un rêveur qui veut savourer et l'autre une pragmatique qui dévore.
Alors quelle vitesse faut-il adopter? L'idéale pour notre couple, celle d'un Tortillard équipé d'une locomotive de TGV?


1 commentaires:

Doris a dit…

Ah oui... quelle angoisse... mais dis-toi que dans l'autre sens c'est terrible aussi... Quand tu te crois "normale" c'est-à dire ponctuelle mais sans plus, pas non plus hyper stressée par les départs et que tu n'arrives pas - mais alors jamais - à arriver à un rendez-vous avec ton homme avant lui... J'ai essayé... en vain... Même si tu calcules tout bien tu y arrives pas...
Comme disait Lacan : l'angoissé arrive en avance, l'hystérique arrive en retard, seul l'obsessionnel arrive à l'heure... (mais c'était à son rendez-vous chez le psy... alors dans la vie, si on traduit...)