Les psy qui suivent Lola craignent que nous soyons les seuls, son père et moi, à avoir un problème avec son obésité et que nous l'envoyions dans le "camp pour gros", pour des raisons esthétiques alors qu'elle vit plutôt bien sa situation (c'est sa belle-mère qui l'envoie là-bas car elle ne l'a jamais aimée et qu'elle veut être tranquille avec son père et son petit-frère).C'est rassurant de savoir que les psy protègent les enfants des diktats contemporains de la beauté, qu'ils sont efficaces à combattre la superficialité des parents, leur obsession de la perfection, leur valorisation du physique au dépend de l'âme.
Et puis ils ont sûrement raison.
Quand on pèse 90 kilos à 14 ans, on peut sûrement se sentir très bien dans ses baskets.
Cela demande juste un petit peu plus d'organisation. Il faut se lever très tôt, afin d'avoir le temps de passer à l'épicerie avant d'aller au collège, tous les matins. Il faut aussi prévoir un emploi du temps avec des décalages. Dire que les cours commencent à 8h45 quand c'est 09h05 et qu'ils finissent à 16h15 au lieu de 16h00 car il faut de la marge pour la dose du soir. Trouver de l'argent est assez délicat car un kilo de bonbons et deux paquets de gâteaux par jour ça coûte cher. Alors on fait comme avec les horaires, on invente, on ment. On dit qu'on a prêté 4 euros à une copine. On dit qu'on a du acheter des stylos, des feuilles. On tape dans la tire-lire du petit frère, on taxe la femme de ménage, on fait les fonds de poche ou les sacs à main, on demande du fric à Noël et aux anniversaires, on ne le dépense pour rien d'autre et on se fait offrir tout le reste.
Après, c'est un travail d'auto-persuasion intensif: ne pas se peser, se persuader qu'on fait une taille 42 et (pas un 46) et qu'on chausse du 39 (pas du 41) et surtout, dire que les autres sont gros et détourner l'attention en se maquillant et en prenant des photos suggestives... de son visage.
Si à la maison, par le plus grand des hasards, on tombe sur quelque chose de gras ou de sucré (idéalement les deux à la fois), on le mange. Si on se fait prendre par les adultes on nie tout en bloc. On les accuse: il n'y a rien pour le goûter, on dîne trop tard, on est en pleine croissance (si, si, on peut dire ça même à 90 kilos). Ceci étant, manger peu à table est une bonne mesure qui rassure les parents (même quand on atteint un poids record) et permet de doubler les portions quotidiennes de bonbons.
Quand on fait tout ça, tous les jours, depuis qu'on est toute petite, on le "vit bien".
Quand on fait 90 kilos à 14 ans, on est normale mais on est plus qu'une personne. On est deux. On est deux jeunes filles normales de 45 kilos.
On a invité son amie imaginaire à vivre dans le même corps. C'est rassurant d'être deux, on se sent moins seule. C'est très pratique quand on a plus d'amis en vrai.
La cohabitation n'est pas toujours facile: l'amie imaginaire a tout le temps faim, elle est menteuse, radine, sale, égoïste, ignorante et très écrasante quand on est une jolie fille intelligente et vive. Mais on a besoin de la méchante copine pour exister car à deux on est plus fort et on est deux fois plus là. Papa nous voit mieux. A vrai dire il peut pas nous louper. Personne ne peut nous louper d'ailleurs. A la maison, on est 4 fois plus importantes que le petit frère et deux fois plus importantes que la belle-mère. Et Super Papa? le balèze des balèzes, le papa fort et rassurant avec ses biscotos et bien on lui met 4 kilos dans la vue.
Et même quand on est pas là, ça occupe Papa. Il en parle avec ses parents, avec ses amis, avec ses collègues et surtout, surtout, il en parle avec sa femme (comme ça ils ne font rien d'autre tous les deux). Comme ça on est partout, tout le temps.
Quand on fait 90 kilos à 14 ans, de toute façon, c'est de la faute des parents. Ils ont pas assuré et ça se voit. On le montre aux gens.
S'ils se font du souci, s'ils ont honte, s'ils sont en colère, s'ils sont obsédés, c'est leur problème. Ils sont coupables et doivent assumer, porter le lourd fardeau pour toujours.
La siamoise qui partage le corps de Lola est la seule personne dont elle ne sera jamais séparée, à moins qu'elle ne le décide. Je ne pense pas qu'elle ait envie de l'abandonner.
Mais je ne vivrai pas avec elle.
Lorsque la mère de Lola est décédée, j'ai dit à Laurent de ne pas s'en faire et en parlant des enfants qu'il y avait "assez de place dans mon coeur pour deux".
J'ai pas dit "pour trois".
Quand on pèse 90 kilos à 14 ans, on peut sûrement se sentir très bien dans ses baskets.
Cela demande juste un petit peu plus d'organisation. Il faut se lever très tôt, afin d'avoir le temps de passer à l'épicerie avant d'aller au collège, tous les matins. Il faut aussi prévoir un emploi du temps avec des décalages. Dire que les cours commencent à 8h45 quand c'est 09h05 et qu'ils finissent à 16h15 au lieu de 16h00 car il faut de la marge pour la dose du soir. Trouver de l'argent est assez délicat car un kilo de bonbons et deux paquets de gâteaux par jour ça coûte cher. Alors on fait comme avec les horaires, on invente, on ment. On dit qu'on a prêté 4 euros à une copine. On dit qu'on a du acheter des stylos, des feuilles. On tape dans la tire-lire du petit frère, on taxe la femme de ménage, on fait les fonds de poche ou les sacs à main, on demande du fric à Noël et aux anniversaires, on ne le dépense pour rien d'autre et on se fait offrir tout le reste.
Après, c'est un travail d'auto-persuasion intensif: ne pas se peser, se persuader qu'on fait une taille 42 et (pas un 46) et qu'on chausse du 39 (pas du 41) et surtout, dire que les autres sont gros et détourner l'attention en se maquillant et en prenant des photos suggestives... de son visage.
Si à la maison, par le plus grand des hasards, on tombe sur quelque chose de gras ou de sucré (idéalement les deux à la fois), on le mange. Si on se fait prendre par les adultes on nie tout en bloc. On les accuse: il n'y a rien pour le goûter, on dîne trop tard, on est en pleine croissance (si, si, on peut dire ça même à 90 kilos). Ceci étant, manger peu à table est une bonne mesure qui rassure les parents (même quand on atteint un poids record) et permet de doubler les portions quotidiennes de bonbons.
Quand on fait tout ça, tous les jours, depuis qu'on est toute petite, on le "vit bien".
Quand on fait 90 kilos à 14 ans, on est normale mais on est plus qu'une personne. On est deux. On est deux jeunes filles normales de 45 kilos.
On a invité son amie imaginaire à vivre dans le même corps. C'est rassurant d'être deux, on se sent moins seule. C'est très pratique quand on a plus d'amis en vrai.
La cohabitation n'est pas toujours facile: l'amie imaginaire a tout le temps faim, elle est menteuse, radine, sale, égoïste, ignorante et très écrasante quand on est une jolie fille intelligente et vive. Mais on a besoin de la méchante copine pour exister car à deux on est plus fort et on est deux fois plus là. Papa nous voit mieux. A vrai dire il peut pas nous louper. Personne ne peut nous louper d'ailleurs. A la maison, on est 4 fois plus importantes que le petit frère et deux fois plus importantes que la belle-mère. Et Super Papa? le balèze des balèzes, le papa fort et rassurant avec ses biscotos et bien on lui met 4 kilos dans la vue.
Et même quand on est pas là, ça occupe Papa. Il en parle avec ses parents, avec ses amis, avec ses collègues et surtout, surtout, il en parle avec sa femme (comme ça ils ne font rien d'autre tous les deux). Comme ça on est partout, tout le temps.
Quand on fait 90 kilos à 14 ans, de toute façon, c'est de la faute des parents. Ils ont pas assuré et ça se voit. On le montre aux gens.
S'ils se font du souci, s'ils ont honte, s'ils sont en colère, s'ils sont obsédés, c'est leur problème. Ils sont coupables et doivent assumer, porter le lourd fardeau pour toujours.
La siamoise qui partage le corps de Lola est la seule personne dont elle ne sera jamais séparée, à moins qu'elle ne le décide. Je ne pense pas qu'elle ait envie de l'abandonner.
Mais je ne vivrai pas avec elle.
Lorsque la mère de Lola est décédée, j'ai dit à Laurent de ne pas s'en faire et en parlant des enfants qu'il y avait "assez de place dans mon coeur pour deux".
J'ai pas dit "pour trois".
1 commentaires:
Quelqu'un que l'on connaît appelle ça : Les malheurs de Sophie...
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