
Le beau temps c'est plutôt bon pour le moral mais pas du tout pour le porte-monnaie. Avec le week-end prolongé, j'ai dépensé en deux jours ce que je dépense en deux semaines, voire en trois. Je ne sais pas ce qui s'est passé. J'ai toujours une petite crise de dépenses lorsque le salaire tombe (ou plutôt lorsque j'effectue le virement du compte du PIFARC vers le mien), mais là j'ai été assez loin.
Depuis que je suis avec Laurent, je suis perpétuellement à découvert. Les mathématiques ont pris un sens nouveau pour moi: le zéro est devenu synonyme d'immense fortune. Le "moins mille" est encore un pactole, mais le solde positif est une utopie, une vue de l'esprit. Le symbole + n'est plus que le nez du lapin Miffy dans les livres de Diego, il a déserté mes relevés depuis belle lurette.
Mon compte bancaire est sensé être le compte commun. Mais seul mon salaire l'approvisionne chaque début de mois, puis le crédit de l'appartement est prélevé dessus et Laurent participe ensuite. Ce système très pernicieux fait que je dois "demander" de l'argent à mon mari qui, bien qu'il ne veuille pas l'admettre trouve une certaine jouissance dans l'idée de "faire un virement à sa femme". D'ailleurs il fait régulièrement des petites plaisanteries sur ma gestion du compte commun qui n'a finalement de commun que les dépenses et se moque de moi lorsque je ne peux plus tirer de billets au distributeur en fin de mois.
Dans le même esprit, il ne parle jamais de la future cuisine que l'on souhaite acquérir mais dit toujours "si tu veux TA cuisine", "j'économise pour TA cuisine" ou "ça paiera TA cuisine". Il fait régulièrement l'association très fine de la dépense pour équiper la cuisine et celle pour me refaire les seins: "Qu'est-ce que je vais financer en premier TA cuisine ou TES nichons?"
Il fait également des petites plaisanteries "viriles" avec Patrice Droycout, notre banquier, que nous appelons entre nous Frontkick: "Quand on laisse sa femme gérer le compte commun, hé hé..."
Pour ne pas être contrariée par ses blagues de potache misogyne, j'essaye de ne pas oublier qu'il vend du poisson, de me souvenir qu'il a 15 ans de plus que moi et de me rappeler que Frontkick élève des oiseaux pendant ses heures de loisir, porte une chevalière avec ses initiales et équipe ses semelles de talonnettes.
Les derniers jours du mois j'ai l'impression de jouer au loto. C'est le stress. Aurais-je de la chance? Faut jouer quoi Riton aujourd'hui? Parfois je croise les doigts avant l'épreuve du retrait, elle peut s'avérer délicate. Je choisis toujours un distributeur dans une zone infréquentée (je préfère dans ces cas l'insécurité à la honte, de toute façon quand on a pas un rond, on a pas peur du braquage). Ensuite je fais tout très vite. Je parle tout bas à l'ordinateur pour l'encourager ou pour le snober: "évite moi tes bla bla, dis moi si je suis à sec ou pas, finissons-en rapidement". Il arrive que même sous la pluie, dans une rue déserte, un être malveillant se pointe et fasse la queue derrière moi. Dans ces cas-là j'essaye de soigner ma sortie. Car les habitués reconnaissent la crampe. Si l'opération se termine très rapidement, si l'on n'entend pas le bruit de la moulinette ou si un ticket sort alors qu'on a rien demandé, c'est qu'on est marron. J'ai remarqué que dans ces cas là les gens (moi y compris) n'étaient pas du tout solidaires, au contraire. Il y a même des vicieux qui demandent hypocritement "l'appareil ne marche pas?"
Comment éviter l'affront absolu? J'ai essayé toute les réactions possibles: la surprise (à quoi tu joues ma petite CB?), la suspicion (non mais y'a un bug c'est sûr), la colère (oh les sales cons sarkozystes). Il m'est déjà arrivé de simuler un retrait pour ne pas avoir à rougir. Mais tout ça ne sert à rien. Aujourd'hui je suis plutôt blasée et je drague un peu le distribe "Vas-y beau brun, dis moi qui est la plus riche? C'est pas moi? Je reviendrai petit coquin".
Indubitablement (j'adore ce mot), l'épreuve suprême c'est le passage en caisse au supermarché. Ca c'est pour les bons, pas un truc de débutant. Lorsque la caissière du Franprix qui gagne deux fois moins que vous, vous regarde dans les yeux et qu'elle sait que vous vous prenez une veste avec le terminal de paiement. Généralement , elle gueule trois mots qui, sortis du contexte, ne veulent rien dire mais qui, à ce moment précis, sont intelligibles par tout le monde: "Ca passe pas!" C'est de bonne guerre, elle a un boulot de merde et moi je porte des Ray-ban. Là, seuls les meilleurs arrivent à ne pas piquer un fard., surtout quand on remarque des visages connus dans la file d'attente. Ensuite, comble de l'humiliation, il faut présenter deux pièces d'identité pour faire un chèque que tout le monde à la caisse sait être en bois. En tout cas tant il est en bois tant que Frontkick n'a pas été appelé à la rescousse.
Bien sûr, je ne peux pas me plaindre d'un système que j'accepte implicitement. Dans le fond, peut être que je suis rassurée de demander de la thune à Laurent comme s'il était mon papa (qui lui-même m'a trouvé du boulot) je garde la sensation qu'il aura toujours plus d'argent que moi (ce qui est complètement faux). Je ne suis vraiment pas libérée du patriarcat. D'ailleurs quand on y pense, est-ce que, lorsque Laurent m'achète une robe à 120 euros dans une boutique alors que la veille j'ai dépensé 130 euros au supermarché pour des couches culottes, des tampax, des ampoules, des yaourts o% et de la salade en sachet, c'est complètement idiot. Quelque part j'imagine que je préfère qu'il m'offre une belle robe plutôt qu'un caddie Franprix qui déborde. C'est plus plaisant en tout cas. Le vieux schéma du putanat bourgeois a la vie dure? Il doit bien y avoir des raisons. Mais une fois encore je piétine les principes de l'adolescente que j'étais qui s'était juré de faire régner au sein de son couple l'égalité totale face aux types de dépenses.
Quoi qu'il en soit, j'ai besoin de papier toilettes, de jolies chaussures à talons, de liquide vaisselle, de petite robe d'été, de pain de mie, de payer mes impôts, de lunettes de soleil et d'un appartement assuré. Qui paye quoi j'en ai pas grand chose à foutre. J'ai quand même fait un effort ce matin et je me suis dit que j'allais payer moi-même ma petite robe pour les mariages du mois de mai. J'étais toute contente de faire mon chèque (non là j'en rajoute). Mais en payant j'ai réalisé qu'il y avait nos deux noms sur le chèquier du compte commun, donc je ne donnerai jamais l'impression d'être une femme libérée. Et quand je demanderai à Laurent de m'aider à la fin du mois il va dire "ah bien sûr si tu t'achètes des petites robes à 100 euros, on est pas près de combler le découvert".
J'aurais mieux fait de faire comme d'habitude.
Depuis que je suis avec Laurent, je suis perpétuellement à découvert. Les mathématiques ont pris un sens nouveau pour moi: le zéro est devenu synonyme d'immense fortune. Le "moins mille" est encore un pactole, mais le solde positif est une utopie, une vue de l'esprit. Le symbole + n'est plus que le nez du lapin Miffy dans les livres de Diego, il a déserté mes relevés depuis belle lurette.
Mon compte bancaire est sensé être le compte commun. Mais seul mon salaire l'approvisionne chaque début de mois, puis le crédit de l'appartement est prélevé dessus et Laurent participe ensuite. Ce système très pernicieux fait que je dois "demander" de l'argent à mon mari qui, bien qu'il ne veuille pas l'admettre trouve une certaine jouissance dans l'idée de "faire un virement à sa femme". D'ailleurs il fait régulièrement des petites plaisanteries sur ma gestion du compte commun qui n'a finalement de commun que les dépenses et se moque de moi lorsque je ne peux plus tirer de billets au distributeur en fin de mois.
Dans le même esprit, il ne parle jamais de la future cuisine que l'on souhaite acquérir mais dit toujours "si tu veux TA cuisine", "j'économise pour TA cuisine" ou "ça paiera TA cuisine". Il fait régulièrement l'association très fine de la dépense pour équiper la cuisine et celle pour me refaire les seins: "Qu'est-ce que je vais financer en premier TA cuisine ou TES nichons?"
Il fait également des petites plaisanteries "viriles" avec Patrice Droycout, notre banquier, que nous appelons entre nous Frontkick: "Quand on laisse sa femme gérer le compte commun, hé hé..."
Pour ne pas être contrariée par ses blagues de potache misogyne, j'essaye de ne pas oublier qu'il vend du poisson, de me souvenir qu'il a 15 ans de plus que moi et de me rappeler que Frontkick élève des oiseaux pendant ses heures de loisir, porte une chevalière avec ses initiales et équipe ses semelles de talonnettes.
Les derniers jours du mois j'ai l'impression de jouer au loto. C'est le stress. Aurais-je de la chance? Faut jouer quoi Riton aujourd'hui? Parfois je croise les doigts avant l'épreuve du retrait, elle peut s'avérer délicate. Je choisis toujours un distributeur dans une zone infréquentée (je préfère dans ces cas l'insécurité à la honte, de toute façon quand on a pas un rond, on a pas peur du braquage). Ensuite je fais tout très vite. Je parle tout bas à l'ordinateur pour l'encourager ou pour le snober: "évite moi tes bla bla, dis moi si je suis à sec ou pas, finissons-en rapidement". Il arrive que même sous la pluie, dans une rue déserte, un être malveillant se pointe et fasse la queue derrière moi. Dans ces cas-là j'essaye de soigner ma sortie. Car les habitués reconnaissent la crampe. Si l'opération se termine très rapidement, si l'on n'entend pas le bruit de la moulinette ou si un ticket sort alors qu'on a rien demandé, c'est qu'on est marron. J'ai remarqué que dans ces cas là les gens (moi y compris) n'étaient pas du tout solidaires, au contraire. Il y a même des vicieux qui demandent hypocritement "l'appareil ne marche pas?"
Comment éviter l'affront absolu? J'ai essayé toute les réactions possibles: la surprise (à quoi tu joues ma petite CB?), la suspicion (non mais y'a un bug c'est sûr), la colère (oh les sales cons sarkozystes). Il m'est déjà arrivé de simuler un retrait pour ne pas avoir à rougir. Mais tout ça ne sert à rien. Aujourd'hui je suis plutôt blasée et je drague un peu le distribe "Vas-y beau brun, dis moi qui est la plus riche? C'est pas moi? Je reviendrai petit coquin".
Indubitablement (j'adore ce mot), l'épreuve suprême c'est le passage en caisse au supermarché. Ca c'est pour les bons, pas un truc de débutant. Lorsque la caissière du Franprix qui gagne deux fois moins que vous, vous regarde dans les yeux et qu'elle sait que vous vous prenez une veste avec le terminal de paiement. Généralement , elle gueule trois mots qui, sortis du contexte, ne veulent rien dire mais qui, à ce moment précis, sont intelligibles par tout le monde: "Ca passe pas!" C'est de bonne guerre, elle a un boulot de merde et moi je porte des Ray-ban. Là, seuls les meilleurs arrivent à ne pas piquer un fard., surtout quand on remarque des visages connus dans la file d'attente. Ensuite, comble de l'humiliation, il faut présenter deux pièces d'identité pour faire un chèque que tout le monde à la caisse sait être en bois. En tout cas tant il est en bois tant que Frontkick n'a pas été appelé à la rescousse.
Bien sûr, je ne peux pas me plaindre d'un système que j'accepte implicitement. Dans le fond, peut être que je suis rassurée de demander de la thune à Laurent comme s'il était mon papa (qui lui-même m'a trouvé du boulot) je garde la sensation qu'il aura toujours plus d'argent que moi (ce qui est complètement faux). Je ne suis vraiment pas libérée du patriarcat. D'ailleurs quand on y pense, est-ce que, lorsque Laurent m'achète une robe à 120 euros dans une boutique alors que la veille j'ai dépensé 130 euros au supermarché pour des couches culottes, des tampax, des ampoules, des yaourts o% et de la salade en sachet, c'est complètement idiot. Quelque part j'imagine que je préfère qu'il m'offre une belle robe plutôt qu'un caddie Franprix qui déborde. C'est plus plaisant en tout cas. Le vieux schéma du putanat bourgeois a la vie dure? Il doit bien y avoir des raisons. Mais une fois encore je piétine les principes de l'adolescente que j'étais qui s'était juré de faire régner au sein de son couple l'égalité totale face aux types de dépenses.
Quoi qu'il en soit, j'ai besoin de papier toilettes, de jolies chaussures à talons, de liquide vaisselle, de petite robe d'été, de pain de mie, de payer mes impôts, de lunettes de soleil et d'un appartement assuré. Qui paye quoi j'en ai pas grand chose à foutre. J'ai quand même fait un effort ce matin et je me suis dit que j'allais payer moi-même ma petite robe pour les mariages du mois de mai. J'étais toute contente de faire mon chèque (non là j'en rajoute). Mais en payant j'ai réalisé qu'il y avait nos deux noms sur le chèquier du compte commun, donc je ne donnerai jamais l'impression d'être une femme libérée. Et quand je demanderai à Laurent de m'aider à la fin du mois il va dire "ah bien sûr si tu t'achètes des petites robes à 100 euros, on est pas près de combler le découvert".
J'aurais mieux fait de faire comme d'habitude.
4 commentaires:
Eh oui... les beaux principes de notre adolescence piétinés... Oui mais voilà, le couple, la vie de couple, pulvérise tous les principes d'égalité...
Tous les principes tout court d'ailleurs...
Au fait "la" syndrome, c'est voulu? pour tenter une ultime féminisation de la chose?
bon je l'ai repris complètement
Ah super le remaniement... Un chouette billet qui fait bien rigoler... Le personnage de Frontkick, le banquier, me plaît beaucoup...
Enregistrer un commentaire