lundi 9 juin 2008

Délit de bonheur

La veille de la naissance de Diego, ma belle-mère m'avait dit en parlant du bébé "Faudra pas trop le cajoler!" C'était la meilleure de toutes les "phrases qui tuent durant la grossesse". Elle avait gagné le championnat 2005 haut la main. Elle bouclait la boucle car elle avait ouvert le concours dès l'annonce de la grossesse par un "Laurent va être papa!" qui m'excluait avec la délicatesse et la subtilité dont elle sait faire preuve.
Pour la cuvée 2008, un nouveau concurrent a fait une entrée remarquable lors de l'enterrement de l'ADV. Le cousin de Laurent s'est bien placé dans la course ce vendredi.

Le matin même, mon gynéco était jovial et enthousiasmé par la coloration de mon col (pardon pour les détails), la texture de "mes seins de grossesse" (les fourbes), mon ventre déjà rond et qu'il commentait ainsi: "Avec vous c'est tranché, vous êtes bien enceinte et ca se voit!", "Vous faites des enfants en vous regardant dans les yeux avec votre mari?" et autres remarques aussi idiotes que gentilles et si douces à l'oreille dans ces moments-là.
Je m'efforce d'être consciente de la "chance" que j'ai de ne pas avoir eu à lutter pour être enceinte et je sais qu'il est facile de dire que les enfants ne sont pas une fin en soi... quand on en a déjà! Mais deux éléments jouent en ma faveur: je sortais avec Laurent alors que j'avais 24 ans et je suis rentrée (j'ai fait mon premier enfant) à 25. Ma jeunesse et mon inconscience totale m'ont donc permis d'obtenir ce résultat de vie magnifiquement cahoteux (oui ce mot existe*): mariée avec un homme de quinze ans de plus, belle-mère d'une ado en crise qui me hait à défaut d'haïr sa mère, mère d'un garçon à la fois génial et débile, enceinte d'un être qui sera peut-être la cerise sur la pièce montée de ma folie.
On applaudit des deux mains.
Je dois être tout à fait enviable. C'est la raison pour laquelle ma belle-famille m'envoie des scuds. Je dois payer pour tant de bonheur facile: être mariée à Laurent (quelle joie), vivre avec Lola (trop de la chance), avoir 1 petit et bientôt 2 (wahou la vie de rêve!)
Je dois mériter l'acharnement dont j'ai fait l'objet jusqu'à maintenant. Je suis une sale crâneuse, une gamine pourrie gâtée. Les méchancetés ne sont que le revers de la médaille. C'est vrai quoi, après tout qu'est-ce que j'ai de si particulier pour avoir droit à ces honneurs incroyables?

Depuis que je ne vois plus mes beaux-parents, j'ai divisé le nombre de phrases qui tuent par 10. Mais chaque fois que je croise un membre du club, j'ai droit à une perle.
Vendredi dernier donc, le cousin de Laurent m'a sorti la méchanceté à laquelle toutes les femmes enceintes ont droit au moins une fois:
"T'es enceinte que d'un mois? Bah dis donc c'est pas très prudent de l'annoncer!"
Typique du langage familial: la morbidité derrière chaque mot, la névrose qui sort en décolleté, la grossierté sans fard, le degré zéro de la finesse, l'absence totale de bienveillance.
J'ai pensé au grand Jean-Claude Van Damme: "c'est dur de s'expliquer avec des mots et de faire passer des choses par l'esprit, alors qu'un coup de poing sur la gueule, tout le monde comprend".
Mais j'ai dit: "Les gens qui sont ici sont mes amis. Si je suis enceinte, je veux partager ma joie avec eux et je leur dis. Si je fais une fausse-couche, ils partageront ma peine avec moi, parce que c'est comme ça l'amour, l'amitié, la naissance et la mort".
J'ai adoré le "c'est pas prudent". Comme si je prennais le risque d'être punie pour mon délit de bonheur. Mon arrogant bonheur. Ca mériterait une fausse-couche en bonne et due forme. Ca me ferait les pieds et la prochaine fois on m'y reprendrait pas.
Il faut que je pense à allumer un cierge et à le déposer près de l'autel des couples stériles. Lorsqu'on est enceinte, on doit se sentir redevable. Dieu nous a fait un cadeau incroyable: il a béni notre partie de baise. Il nous a choisi. (Peut-être parce qu'on est des bons coups?)
Je remercie donc Notre Père et je ne me réjouis pas à 100% car je dois partager la peine de ceux qui ne parviennent pas à avoir d'enfant. Si je ne le fais pas, on peut me reprendre le petit.
Ouuh j'ai peur.
Plus tard, dans la soirée, le frère de Laurent a placé que Lola sortirait anorexique du centre dans lequel elle rentre dans 15 jours. C'était sur le ton de l'humour je crois. Peut-être que ce n'était pas grave. C'est passé très vite, comme le vol d'un bébé guêpe qui pique en passant. WiZZzzzzz!
Je n'ai pas relevé.
Ca fait plaisir de voir que la belle-famille nous souhaite plein de bonheur.
Laurent aussi fait de belles sorties parfois. C'est très drôle parce qu'il se fait immédiatement taper dessus avec mon rouleau à pâtisserie imaginaire qu'on pourrait appeler le "T'es con ou quoi?". Je tape fort avec ça. Ensuite on en rigole parce qu'il arrive à prendre conscience de son problème ou de sa connerie. Ca lui fait comme des retours d'acide: en plein milieu d'une discussion il est pris d'une poussée mysogyne (dédicace à papa), ou d'un flash morbidos (preuve de loyauté envers maman). Mais il n'est jamais méchant. Pas une fois je ne l'ai entendu souhaiter du mal à quelqu'un. Il est généreux et sincère.
Au départ j'étais persaduée qu'il tenait cela de ses parents. Waf waf. Ca me fait rire quand j'y pense. L'arnaque.
Bon, voilà. Petit message à l'intention de ceux qui veulent le recevoir (les mal-aimés de tout bord): le petit crabe naîtra un jour, dans neuf mois ou plus tard. C'est aussi sûr que le fait que vous resterez frustrés à vie, habités jusqu'au dernier souffle par la tristesse, avec votre névrose pour seule compagnie. C'est aussi vrai que l'existence de la mort me pousse à jouir de la vie quand vous êtes fascinés par le malheur.
Je fabrique mon château de sable. C'est difficile. Il est fragile. J'ai assez du vent et des vagues comme danger pour que vous veniez l'écraser avec vos grosses godasses!
La plage appartient à tout le monde. Faites votre propre château à côté du mien et piétinez-le si ça vous chante.
Jean-Claude a dit un jour: "pour atteindre la pleinitude il faut se digérer soi-même".
Vous êtes indigestes? J'y peux rien.
N'oubliez pas qu'avec moi, c'est tranché.
(*) “subissant des secousses” dues aux nids-de-poule sur une route, qui vient de cahot.

2 commentaires:

Doris a dit…

Tous les petits crabes du monde ont été gratifiés de ce genre de phrases assassines... ils en ont rien à battre... c'est juste la maman crabe qui accuse le coup... rentre dans le sable s'il le faut...

Il était une fois Lou... a dit…

Les crabes pincent lorsqu'ils se sentent en danger. te gêne surtout pas. Ma belle mère étant au même club que la tienne aurait pu être lauréate eu concours de la phrase qui tue.