samedi 7 juin 2008

Joyeuses funérailles

Hier, dans le courant de l'après-midi et suite à une longue concertation téléphonique, le triumvirat de l'ADV (l'apéro du vendredi) a décrété son auto-liquidation.
Un hara-kiri dînatoire.
Difficile décision que celle de mettre fin à un rituel de plus de 2 ans. L'apéro du vendredi était devenu une institution.

Lorsque Diego était tout petit, pour maintenir du lien social et afin d'honorer comme il se doit la libération du vendredi soir (ce moment magique lorsque l'on sort du métro à 18 heures et que l'on respire la première bouffée d'air du week-end), j'achetais systématiquement une bonne bouteille, de la fêta et quelques chips. Aldo et ma soeur, parfois ma cousine et son ami nous rejoignaient, puis Laurent revenait de l'entraînement. Chacun amenant une bouteille, notre consommation vinicole allait bon train. Un problème technique s'est rapidement posé: l'ivresse était accélérée par la faim, mes cacahuètes et mes allumettes de concombre ne suffisaient plus à fournir de l'énergie à tout ce petit monde. Nous étions cassés pour le week-end, dès le vendredi soir. Ma soeur et Aldo ont procédé à un vote secret. Les deux consuls ont pris la décision de cuisiner le vendredi soir. Une nouvelle ère a commencé. Je faisais les courses de base, ma soeur et Aldo achetaient de quoi préparer un plat et les autres participants amenaient leur bouteille. L'apéro, au lieu de se finir à minuit et demi se prolongeait jusqu'à 1h30.

Avec le temps et avec notre déménagement, l'organisation est devenue de plus en plus pointue et la créativité de ma soeur était sans bornes. Les apéros sont devenus des dîners thématiques de 12 convives en moyenne: d'abord par continents puis par pays, à la fin par régions: vénézuelien, chilien, chinois, japonais, malien, libanais... La décoration était adaptée et nous avons même poussé le vice dans l'achat d'accessoires (cactus et sombrero pour manger mexicain, bonzaï pour le japonais).
Être la maîtresse de maison n'était pas un titre honorifique, mon rôle était également de tout nettoyer, seule, puisque les deux autres consuls avaient fait leur part et que mon macho de mari profitait des festivités sans participer à leur organisation. Il avait bien fait comprendre, depuis le début, que s'il devait faire les courses, la cuisine ou le ménage il suspendrait l'apéritif du vendredi. Comme je ne suis pas une castratrice de base, je lui ai laissé l'illusion qu'il en avait le pouvoir pendant deux ans. Vers 2h00 du matin, tous les vendredis je quittais mon habit de saoularde pour faire entrer en scène La Tornade Espagnole. Son travail consistant à faire oublier à l'appartement l'assaut dont il avait été victime, à effacer l'outrage infligé à la cuisine.

Depuis quelques temps, une certaine lassitude s'était installée, comme un voile léger. Une ambiance fin de règne s'était emparé de notre moment privilégié. La fête était devenue un rendez-vous incontournable. La répétition avait tué l'idylle, comme un mariage mettant fin à la passion. Tels des amants autrefois enflammés nous étions tous dans une quête nostalgique de grands moments d'amitié portés par le bon vin. Ma soeur, notre Vatel du vendredi, n'avait plus la foi, elle était lasse d'être seule en cuisine. Quant à Conchita la Tornade Espagnole, elle s'était résolue à rendre son tablier. Faire le ménage à 02h00 du matin, sans avoir bu une goutte de nectar alcoolisé était une mission impossible.

Nous avons donc mis fin hier soir à l'apéro du vendredi, comme on pique un petit animal familier. Nous étions à la fois tristes et pleins d'attente. Aldo était survolté, Vatel était saoule, Laurent s''était exceptionnellement mis en cuisine et a fait des hot-dogs. Je n'ai pas assez bu pour en profiter mais je sentais malgré la fatigue que ce moment était particulier, que cet apéro-ci resterait dans les annales comme un des plus marquant.

Ce matin, au réveil, seule dans mon lit (Laurent dormait en pull ceinture jeans à côté de son fils), je me suis demandé si notre décision n'avait pas été prématurée. La soirée de la veille avait été tellement sympa. En mettant mes chaussons je pensais que nous pouvions annuler le décret ,que l'apéro pourrait revivre, que ses cendres étaient encore ardentes.
Je ne croyais pas si bien dire, les cendres ardentes m'attendaient dans la cuisine. Elle avait l'air dévastée par une bande de Vikings. Un bouchon de champagne gisait dans les restes d'une barquette géante de taboulet, des miettes étaient fossilisés dans une flaque de vodka, des tronçons palichons de Knacki baignaient dans la casserolle, un bol odorant de ketchup coupé à la moutarde parfumait l'ensemble. Les lampions de la terrasse étaient restés allumés, des cendres avaient été déposées dans mes petits photophores à la place des bougies.

Je me suis rappelé pourquoi j'avais anesthésié l'ADV.

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