Le temple du mauvais goût, de la misère et de la laideur existe et il est en Île-de-France. La géhenne biblique, l'enfer décrit par Dante est accessible en RER. Non, ce n'est pas un camp de roulottes ni un bidon-ville du périphérique. C'est pire et il faut payer pour y pénétrer.L'entrée est gardée par des cerbères en costume. Un minimum d'effet personnel doit être conservé. Il est interdit d'entrer avec sa propre nourriture. Passées les portes, le spectacle est effrayant. Partout des enfants crient, pleurent, accoutrés d'habits synthétiques et brillants. Certains se roulent au sol comme s'ils brûlaient de l'intérieur. Les plus grands ne les regardent pas et ne cherchent pas à les calmer. Ils parlent fort entre eux, agitant un plan et laissant la cendre de leur cigarette tomber en flocon gris sur la poussette du bébé. Beaucoup sont armés d'appareil photo et posent devant des constructions improbables ou des monuments invisibles: devant un 15 monumental peint en bleu et or ou tenant par la taille un personnage en fourrure jaunâtre et aux yeux en plastiques. J'essaye de comprendre. Ces gens sont-ils heureux ou se sentent-ils comme moi, obligés d'être là, touristes chez eux, expatriés dans un pays atroce et incompréhensible. L'alphabet affiché sur les pancartes est bien le mien mais je ne comprends rien: "La magie opère" (sous anesthésie?), "Souvenir d'un monde merveilleux" (sommes-nous déjà morts?), "Magic train", "Fantastic World", "Happy Burger" (peut-être que Britney Spears va se mettre à chanter). Tous les sens sont agressés à la fois. L'oreille est pénétrée par un fonds sonore lugubre: le cri perpétuel des enfants est couvert par une musique de synthèse qui semble interprétée par le fantôme de Charlie Oleg et qui change tous les 50 mètres, comme une marche funèbre. On cherche à fuir le son et à se mettre à l'abri? Impossible de semer le monstre invisible. Et son odeur? Celle du feu de l'enfer. Fumée de cigarette, poubelle qui brûle, pop corn écrasé, huile frite, café cuit, pomme confite, sueur et pipi.
Si les jeunes femmes qui préparent les barbes à papa portent un masque devant le visage et des gants de chirurgien c'est bien qu'il y a un problème sanitaire? Nous sommes sûrement malades. Oui, d'ailleurs il faut être malade pour venir ici donc nous le sommes. C'est pour cela qu'il faut nous opérer.
Lola est mon guide. Elle dit être venue "40 fois" et c'est pour lui faire plaisir que nous sommes venus tous les 4. Je la questionne sur le sens du lieu. Mais je vois qu'elle même n'a pas toujours les réponses et qu'elle ne SAIT pas. D'ailleurs elle a bien précisé que Laurent avait égaré le plan qu'elle lui avait donné. Manifestement nous sommes perdus car nous passons pour la troisième fois devant un kiosque avec des chips, des guimauves et des animaux en peluche pendus par le cou? Lola est formelle, nous ne sommes pas passés par là mais tous les kiosques vendent la même chose. Diego est sceptique, il essaye de me poser une question quand un ballon de baudruche en forme de canard géant lui percute la tête. De toute façon je n'entends rien. Lola propose que nous allions "aux anims' sans queue". Elle nous emmène vers le labyrinthe. Je croyais que nous y étions déjà. Non, le labyrinthe est un concentré du parc lui même où nous nous suivons à la queue leu-leu en essayant de trouver quelque chose d'intéressant à commenter à Diego. Laurent a entamé le pique-nique interdit. Nous suivons le mouvement. Il avait trop faim pour choisir un endroit convenable. Nous sommes coincés entre une baraque à hot-dog et un kiosque à confiseries. Tout est affreux, le bruit, l'odeur, les gens. Les sandwiches que j'ai préparés la veille avec amour sont bons, mais j'ai oublié celui de Diego. Il pleure, probablement pour faire comme tous les autres enfants. Il n'aime pas nos sandwiches, il voudrait le sien et je suis aussi triste que lui. Une femme affolée se rue vers nous: "Vous parlez français?... Où avez-vous trouvé ces sandwiches?" "Nous les avons préparés nous-même". Elle repart catastrophée.
Au bout de 3 heures je n'ai qu'une idée en tête: FUIR. Plus les heures passent, plus on s'enfonce dans le cauchemar: les gens sont fatigués, râlent, se disputent, passent devant nous à la queue. Ah, la fameuse queue ! La queue devant des toilettes malodorantes et débordantes, la queue pour monter dans un bateau pourri, la queue pour commander un café américain, la queue pour acheter des queues. Que des queues. Dans une queue, un père dit à sa fille :"On a passé toute la matinée dans la voiture et on passe tout l'après-midi à faire la queue". J'ai envie de lui répondre: "Vous n'êtes pas resté assez longtemps. Faites encore la queue, deux ou trois fois. Saoulez-vous de hamburgers et de sodas. Écoutez-bien la musique, ne tentez pas de lui résister. Achetez un article à chaque kiosque. Laissez la magie opérer et vous ferez partie des initiés qui connaissent le vrai sens de la queue du Mickey".
Je comprends enfin pourquoi le 15 est partout. Le parc fête ses quinze ans. Effectivement... et il a pris une bonne claque dans la gueule. Et tu crois qu'il aurait fait un effort Mickey pour être beau pour l'anniv du parc? Que dalle! Il nous reçoit la clope au bec avec sa robe de chambre qui pue le graillon. Je ne parle pas de ses domestiques sous-payés et de la baraque: pas un coup de peinture en 15 piges.
Je me rappelle maintenant, je suis déjà venue. Moi-même j'avais 15 ans et tout était neuf. On trouvait ça moderne, américain mais pas trop. Mes potes avaient essayé de pénétrer le chantier de nuit. Ça avait quelque chose d'attirant, de magique. Ça créait des emplois, c'était sympa et personne n'était encore mort dans les manèges. Je me souviens aussi de la phrase d'anthologie prononcée par l'ancienne secrétaire du PIFARC "Disneyland est pour moi le plus bel endroit sur Terre".
Une amie chilienne m'avait dit un jour qu'elle ne connaissait qu'un seul mot en français: "sortie". Pendant la dernière heure je me transforme en elle. Je ne parle plus ma propre langue mais un espèce de franglais que je ne maîtrise pas moi-même. Le mot sortie est ma bouée de sauvetage. Comme dans les séries TV, je voudrais que mes proches le prononcent pour que je renonce à la mort de mon cerveau et sorte du coma.
Enfin libres!
Je n'ai jamais aimé si fort le RER. C'est le RER que je connais. Il sent bon le plastique chaud.
Entre chaque station Diego me demande: "On fait encore un petit tour de RER, hein Maman?" et je réponds "Oui, autant que tu veux".
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