
Les anniversaires c'est vraiment très étrange. On dit toujours que ce n'est pas important et qu'on s'en fiche. Après tout, il y a tellement d'occasion de dire "encore une année qui se termine/qui commence, bla bla bla" (Noël, le nouvel an, l'anniversaire de ses propres gosses...)
"Faut-il faire une fête?" est la première question qu'on se pose. Au départ on répond
non et puis on se dit qu'on fera quelque chose de rapide,
histoire de, mais qu'il ne faut pas trop attirer l'attention et qu'avec
la crise on demandera pas de cadeau (comme ça on en fera pas non plus aux autres cette année) etc. Donc on se limite à un apéro avec 10 convives.
Perso, j'ai l'habitude d'inviter un ou deux amis d'enfance pas vus depuis longtemps, comme ça c'est fait pour un an.
Pour mes 29 ans (âge infêtable s’il en est) j’ai donc prévu un mini-apéro-d'anniversaire. J’ai expliqué le concept à Laurent et je lui ai fait la liste de mes invités (7 en tout dont ma mère et ma sœur). Pour le cadeau, j'avais demandé que mon découvert soit comblé. C'était un vœu pieux, je le savais bien. A défaut de, en deuxième choix, j'avais demandé à ce que mon mari réserve son après-midi du 11 novembre pour sortir Diego et que Diane puisse venir à la maison me faire des soins esthétiques sans que je sois dérangée. Je trouvais ça super comme idée, c'était gratos et ça me faisait plaisir: le père qui garde l'enfant hors de la maison pour que je puisse me faire du bien pendant deux heures. Certains diraient que c'est assez naturel et que ce n'est pas un cadeau, mais chez nous, si! Il faut faire une demande. Comme au boulot quand tu veux un congé exceptionnel et que tu travailles dans l'administration: on te donne une fiche que tu remplis avec ton créneau de sortie, mais rien ne garantit qu'on t'accordera ces deux heures de liberté que tu as osé demandées.
Quelques jours avant la date de ma mini-fête, Laurent m'a prévenue qu'il avait invité de son côté quelques "copains de la boxe". Evidement il y avait déjà 5 personnes sur sa liste et il m’a expliqué pourquoi. Il avait invité Machin qui lui avait rendu service (et donc quelque part m’avait aussi rendu service à moi ?), puis il avait déjeuné avec Chouette, son copain qui a un magasin de moto et avec qui il aurait bien monté un restaurant dans lequel il aurait juste travaillé le midi, en plus de son boulot, et parfois le soir, enfin ça se serait fait et ça aurait permis d’arrondir les fins de mois si je n’avais pas trouvé l’idée (peut-on appeler ça une idée ?) irrecevable (qu'après je ne me plaigne pas du découvert!). Bref du coup il fallait aussi inviter Chouette et son pote Bidule « mais si il est sympa » (Bidule est un de ces nombreux quadras divorcés de notre entourage, ce week-end là il n’avait pas son fils à garder et donc il était content de sortir car ces pauvres hommes un soir par quinzaine doivent garder leurs enfants et on ne se rend pas compte à quel point, ce jour-là, ils sont bloqués et privés de tout lien social).
Tout ce petit monde avait donc été invité à mon anniversaire. Youpi ! C’était comme une surprise ! C'est vrai que ça faisait nul d’inviter juste ma sœur et mes 3 amis. Heureusement que mon mari sait s’amuser. Il avait tout prévu, y’avait juste quelques détails à régler : il ne serait pas disponible du tout pour préparer l’apéro et ses convives arriveraient entre 08h30 et 23h00… Mais ce qui était sûr c’était qu’ils seraient tous là le vendredi 10 novembre 2008. Un jour très spécial. Un jour qui n’avait encore jamais existé (comme tous les jours) mais surtout un jour qui n’existerait jamais car le vendredi 10 novembre 2008... n'existe pas. C'est comme dans Retour vers le futur: un trou dans l’espace-temps.
Ca rajoutait encore une surprise. Ces invités mystères viendraient-ils le vendredi ou le 10 novembre ? A 08h30 ou à 23h45 ? Seuls ou accompagnés ? Laurent, le Roi de la fête !
Je passe sur les détails de l’organisation des DEUX soirées que j’ai du m’opérer seule (le vendredi ET le lundi). Punition assortie de deux séances de travaux d'intérêt général les samedi et mardi (car c'est bien beau de faire la fête comme une petite folle mais après faut ranger!)Evidement les gens n’ont pas changé en 6 mois et grossesse ou pas, anniversaire ou non, il n’était pas question de bouger le petit doigt pour m’aider, je suis comme une mère pour eux et ils sont si jeunes, il faut qu’ils en profitent. Le pauvre Laurent était crevé après ses journées de boulot, lui bien sûr ne peut pas s’offrir le luxe de prendre des jours comme il veut (pour lever Diego à 07h30 et faire les courses) et puis ce n’était pas de sa faute s’il restait du Whisky ou de la Vodka (ca fatigue après le travail, mais ça aussi j'ai oublié). Enfin, je ne devais pas être égoïste, je devais penser au grand absent, celui qui finalement n’avait pas pu venir parce qu’il avait son fils à garder, le pauvre Bidule (son ex femme est sûrement une hystérique qui ne sait pas ce qu'elle veut). On a pris soin de me présenter la chose comme s’il avait fait une crise de palu et qu’il ne fallait surtout pas que je lui en veuille de ne pas être présent à mon anniversaire, enfin plutôt à l’apéro-surprise du vendredi 10 novembre 2008.
Quoi qu’il en soit, mon anniversaire s’est bien passé. Et bien qu’il m’ait donné beaucoup de travail je l’ai fait de bon cœur pensant que je serais bien récompensée et que mon cadeau, la séance de soins à domicile serait un délice bien mérité.
Bien sûr Diane est arrivée parfaitement à l’heure et elle s'est tout de suite installée avec son super matos et ses produits de luxe. Kévin était là aussi mais il est plutôt allé vers le frigo. Etrangement, Laurent n’était pas à l’heure. Diego était très excité. Quand mon mari est arrivé Kévin était devant la télé avec un fromage dans une main et Diego de l’autre. Il y avait aussi des chips par terre, écrasées. J’ai dit à Laurent que Diego avait mangé, fait caca, pris son bain, tout. Je voulais que rien ne gâche mon super-présent. Mais Laurent a annoncé la couleur, il était « crevé » et « aurait bien fermé les yeux une demi-heure ». J’ai ignoré cette requête qui est si banale qu’on croirait que pour Laurent elle sert de point virgule. A peine étais-je installée sur mon lit, la porte verrouillée que Diego est venu toquer (quand il « toque » il « toque » pas, il dit « Toc toc toc y’a quelqu’un ? Maman où es tu ? Maman, je fais Toc Toc ! »). Il l’a fait une première fois, pendant l’épilation du maillot. Puis il est revenu, il était vraiment agacé par cette porte fermée. Après il est venu taper avec une baguette sur la cloison, à intervalles réguliers en accélérant le rythme. Dans le salon on entendait la TV et de temps à autre la voix de Kévin s’adressant à Diego: « Viens là ! »
Au bout de 3 quarts d’heure, ayant été dérangée 4 fois, j’ai surgi dans le salon. Laurent dormait sur le canapé et Kévin était allongé sur le lit de Diego, en baskets. L’enfant, lui, était devenu hystérique, ne sachant plus quoi inventer. J’ai demandé à ce que quelqu’un s’occupe vraiment de mon fils pour ne plus être dérangée, idéalement qu’on le sorte. S’occuper d’un enfant, pour moi, ça signifie jouer avec lui, essayer de lui faire faire la sieste, lui lire un livre. Pour Laurent ça signifie plutôt allumer un écran et/ou être dans la même pièce que l’enfant, ce qui permettrait de "surveiller" les yeux fermés. Kévin a la même définition, mais lui il n’a pas d’enfant. Laurent a daigné se lever. Je suis retournée dans la salle de soins pour le massage des pieds et le masque relaxant. Mais Diego ne voulait pas sortir, il criait, il était fatigué il voulait tout et rien comme un enfant de 3 ans enrhumé. Laurent a commencé à crier aussi et à râler. J’ai supplié qu’il essaye de l’endormir. Ca a marché. Ils ont dormi 45 minutes. Mais c’était la fin de mon soin. Nous étions attendus chez mes parents. Je suis allée réveiller les deux. Laurent s’est tout de suite plaint qu’il était « mort », qu’il n’avait pas dormi bien sûr, ni dans le salon, ni dans la chambre, que Diego avait été pénible à ne pas vouloir sortir, que je n’avais pas idée de ce qui s’était passé (comme si la porte en feuille de brick m'avait épargné leur sketch), qu’il lui avait donné des coups de pieds et s'était jeté sur lui lorsqu'il avait fermé les yeux. Diego ne voulait pas se lever. J’ai fait ce que je ne dois jamais faire mais que je suis obligée de faire tous les jours, je l’ai porté. Laurent est resté allongé sur son lit, il avait fait le plus dur (endormir l'enfant). J’avais mes 16 kilos de garçon dans les bras quand le téléphone a sonné, j’ai décroché in extremis. Au bout du fil, la voix qui me fait toujours frissonner. Comme dans les polars, quand le preneur d’otage finit par appeler le héros. Sauf que la voix qui prononcait mon prénom avec un ton interrogatif je la connaissais par cœur. C’était celle de ma belle-mère, ou plutôt du couple beau-parental, d’ailleurs elle s’est annoncée comme tel:
-C’est Dominique et Jacques. On t’appelle pour te souhaiter un joyeux anniversaire, voilà, c’est tout...
- Ah bah merci...
- Bon… Alors… Tu vas tranquillement vers la trentaine ?
- Oui. Ah d’ailleurs Lola dit toujours qu’on est adulte qu’à 30 ans alors d’après sa définition je ne suis pas encore vraiment adulte.
- Pas encore adulte mais avec une famille nombreuse alors. Bon voilà alors surtout embrasse bien Diego de notre part.
Qu’est-ce qui m’a pris de raconter l’histoire de Lola à ma belle-mère qui passe son temps à dire que je suis trop jeune pour que sa petite-fille accepte mon autorité ? J'ai été vraiment trop con. Diego me savatais le dos. J’ai oublié de l’embrasser de la part de sa grand-mère.
On s'est mis en route laborieusement. Laurent avait la gueule des grands jours et ponctuait ses phrases de baillements ostensibles. Diego tapait dans les murs, sur la voiture, sur nous, en disant qu’il voulait refaire une sieste. Ma peau était collante à cause des soins. Mon enveloppe corporelle était hyper détendue mais à l'intérieur c'était le chaos.
Chez mes parents tout le monde a pris ses aises. Au bout de deux heures, Laurent a finit par fermer les yeux dans le fauteuil qu’il occupait depuis son arrivée (est-ce que j'ai dit qu'il était très fatigué?).
Peut-être que Lola a raison. D’ailleurs moi aussi quand j’étais ado je trouvais que 30 ans c’était l’âge le plus classe pour une femme (partager la même décennie que des gens en première année de fac ça fait gamin !) Peut-être alors qu’à 30 ans on a le respect des autres. Peut-être qu’on accède à un statut, qu’on entre dans une nouvelle ère. Avant, c’est le camp d’entrainement des légionnaires. On doit pagayer dans la boue, on est réveillée à la grenade, on se vide de son sang, piquée par des moustiques géants. C’est peut-être ma dernière année de galère. L’an prochain on m’offre un képi blanc et j’aurai à mon tour le droit de gueuler sur les autres ? J’y crois pas.
Laurent serait déjà adulte d’après cette théorie. Or ce n’est manifestement pas le cas. Il rajeunit même à vu d’œil. D’ailleurs il récupère vachement bien parce que le lendemain soir il est rentrée à 2 heures du matin, comme quoi la fatigue c’est comme l’âge, une notion assez aléatoire finalement.